‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 193 sur 264 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

croirais en conséquence presque criminelle (sic) et inexcusable, si je n’eusse incessamment, comme je fais, rendu à Votre Excellence les plus grands remerciements de ma part, conjointement à ceux de tous les savants que la postérité plus éloignée répélera avec joie et admiration.

Excellence, la faveur particulière dont vous daignez combler ceux qui cultivent les Sciences et les Arts surpasse, il est vrai, tous les éloges que j'en pourrais faire. Néanmoins cette faveur même m'encourage et me fait espérer de ne paraître (sic) à vos yeux trop hardi si j'ose vous présenter un essai des (s2c) mes littéraires tentatives, dans l'ouvrage que j'ai dernièrement publié, tiré du manuscrit même qui renferme le roman de Longus. Cet ouvrage pourra au moins intéresser pour avoir une idée plus exacte du manuscrit, qui doit à Votre Excellence sa réparation, et même de son écriture aussi menue que serrée, comme l’on peut voir à la page XX VIII des Prolégomènes, où j'en ai donné le dessein (sic). Accueillez, je vous en prie vivement, ce témoignage de mon respect plus profond, et de ma plus sincère obéissance pendant que je me recommande, etc.

Francesco del Furia.

Résumons maintenant nos conclusions sur l'affaire de la tache d'encre. Cette grave querelle avait eu pour premières causes l’indélicatesse de Courier cherchant à s'approprier un morceau de grec dont il venait de détruire le texte original, puis son obstination à en refuser une copie. Elle avait été lentement envenimée par les plaintes et les accusations des Italiens, jaloux de leur indépendance, qui voyaient avec peine les Français fouiller leurs bibliothèques et mettre la main sur leurs trésors scientifiques, après avoir ravi leurs trésors artistiques. L’Administration, mal renseignée mais désireuse avant tout d’assurer l’ordre public, avait pris des sanctions contre celui qui déchaînait, par sa faute, de si violentes colères.

Quant à l'auteur de tout ce bruit, le vrai motif de sa conduite apparaît comme peu honorable. Ayant découvert un fragment inédit de Longus, il avait dû, pour venir à bout de le déchiffrer, faire part de sa trouvaille à del Furia et à Bencini qui l’aidèrent'. Mais del Furia regardait comme sa chose ce manuscrit, sur lequel il travaillait depuis six ans. Malgré son dépit, il se donna si bien l'air d’avoir participé à la découverte, que Courier put craindre qu'il ne voulût se l’approprier et publier le fragment à Florence, avant que Renouard ait pu l’imprimer à Paris. Dès lors, il vit en face de lui un rival et le désir de triompher de ce concurrent lui fit perdre le jugement.

Périsse le texte pourvu que je fasse l'édition princeps, telle dut être l’idée folle qui lui traversa le cerveau. Oubliant à la fois sa propre dignité, le respect d’autrui et les intérêts supérieurs de l’érudition, il eut recours alors à une ruse puérile autant que coupable et barbouilla d’encre la page essentielle du vénérable bouquin *.

Cette faute commise, Courier aurait peut-être pu, non la racheter, mais se la faire pardonner par son empressemenl à offrir et à remettre une copie authentique, ainsi que le

! Il avoue qu'il n'aurait pu le lire en quarante jours. De fait, rien n’est plus illisible que les caractères du ms. 94 de la Laurentienne.

* Ce qui put engourdir la conscience de Courier et l’autoriser à trailer avec ce mépris un si précieux ms. c’est le souvenir de l'indifférence dont il avait vu les moines de la Badia faire preuve à l'égard des manuscrits les plus rares. On se rappelle qu'ils en avaient fait disparaître vingt-six dont un « beau Plutarque » contenant une Vie inédite. Ces manuscrits leur appartenaient; c'est entendu; mais ils n’en ont pas moins frustré le public savant de plusieurs textes précieux de l'antiquité. Le Longus aurait pu avoir le même sort. Dès lors Paul-Louis, par une sorte de sophisme, se consolait d'avance de voir détérioré ua monument de l'antiquité qui aurait pu périr entre les mains des moines.

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