‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 198 sur 264 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

depuis des années, cultive les lettres sans avoir encore trouvé sa vérilable voie. La crainte des persécutions lui met aux mains une arme dont il n’avait pas jusqu'alors songé à se servir pour sa défense. Aïnsi Lysias, un de ses modèles, quitte un beau jour ses occupations de logographe et se classe parmi les maîtres de l’éloquence grecque en accusant le bourreau de son frère.

Ce qui complète la ressemblance et juslifie la comparaison, c’est que l'apologie de Courier par lui-même consiste surtout à incriminer ses adversaires. De son métier d’officier il a retenu ce principe, qui fut celui de Napoléon lui-même, qu'à la guerre il faut, pour vaincre, substituer hardiment l'attaque à la défense. I! dirige donc contre del Furia el sa bande une offensive foudroyante. Le conservateur de la Laurentienne avait, nous l’avons montré, légèrement dénaturé les faiis dans sa Lettera. Courier déclare la vérité faussée et il prétend la rétablir, tout en ayant soin de l’altérer à son tour sur le point essentiel, celui de la tache. C’est une tache fort légère qui ne détruit rien du tout, efface à peine quelques mots et n’est que l'effet d’une simple étourderie. Puis il montre, avec une logique impitoyable, que la découverte du fragment par un étranger constituait pour del Furia un cruel affront : del Furia est d’abord atlerré, mais il conçoil bientôt Le projet de se venger et sa vengeance lui est offerte par la tache d'encre; en en effet, le manuscrit devenant illisible, il se propose de discréditer la trouvaille de Courier ; dans cette intention il répand le bruit que la tache a été faite à dessein pour pouvoir « altérer le texte dans quelque passage obscur ». Cette perfidie, ce « malin vouloir » du bibliothécaire sert de justification à Paul-Louis qui est autorisé dès lors à lui refuser la copie du supplément. Comme elle constitue désormais la preuve unique du texte qu’il va publier, ce serait folie de la remettre à l’homme qui l’accuse de vouloir falsifier ce texte.

GASCHET. 27

Ainsi Furia et Puccini n’ont aucun zèle sincère pour les manuscrits et pour la science; ils n'ont que de la rage et de la basse envie.

Bien plus, ils se soucient tellement peu des monuments de la littérature ancienne, qu’ils ont laissé dérober la plupart des « vénérables bouquins » conservés à la Bibliothèque de l’abbaye de Florence (la Badia). On aurait pu les retrouver, car la voix publique nommait les vendeurs et les acquéreurs. Mais ces Messieurs ont refusé d'agir, car ils ne voulaient faire de la peine à personne.

Attaquer del Furia et Puccini comme ayant laissé périr les richesses scientifiques des moines de l'Abbaye, c’est, on le voit, essayer une diversion analogue à celle de Pascal passant, dans ses Provinciales, de la question de la grâce à celle de la morale pour perdre dans l'opinion les Pères jésuites ; mais c'est un subterfuge plus légitime, car il sert à montrer qu’au fond les lettrés florentins se soucient peu de grec et de manuscrits.

Cette démonstration Courier la complète en affirmant que del Furia, loin de s’affliger sincèrement de la tache d'encre, a poussé le cynisme et la scélératesse jusqu’à l'agrandir pour faire pièce à son adversaire.

Voilà par quels traits le pamphlétaire improvisé riposte aux attaques. Mais il ne se borne pas à charger ses ennemis : il signale aussi, pour sa défense, la cause profonde de leur rancune. C’est une animosité non individuelle mais générale contre les Français, c’est-à-dire contre les maitres de l'Italie. Voilà le grand mot lâché. Voilà l’explication la plus désagréable à entendre pour le gouvernement impérial. Comment assurer après cela à Bonaparte qu'il était adoré des Italiens comme leur bienfaiteur et comme le plus grand génie des temps modernes‘?

1 Il più gran genio dei tempi moderni! Que de fois nous avons

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