CHAPITRE XVI
C’est l'argumentation de del Furia habilement défigurée. Car il proclame bien l’énormité du désastre, mais il ne songe pas à nier l'importance de la découverte, quoique, à la vérité, il tende un peu à la restreindre.
Jetons maintenant les yeux sur la quatrième Provinciale :
« Celui qui est dans l'ignorance ou dans l'oubli de Dieu ne fait aucun péché, disait en substance le père Annat ».
« O mon père, s’écrie Pascal, le grand bien que voici « pour des gens de ma connaissance... ! Ils n’ont jamais eu « de pensée d'aimer Dieu, ni d’être contrits de leurs péchés; « de sorte que, selon le P. Annat, ils n’ont commis aucun « péché, par le défaut de charité et de pénitence : leur vie «est dans une recherche continuelle de toutes sortes de « plaisirs, dont jamais le moindre remords n’a interrompu « le cours. Tous ces excès me faisaient croire leur perte « assurée; mais, mon Père, vous m'’apprenez que ces « mêmes excès rendent leur salut assuré »!,
C’est donc à l’école de Pascal que Courier apprend à faire dire aux gens bien plus qu'ils n’ont voulu dire; cela pour la plus grande joie des lecteurs, et afin de mettre les rieurs de son côté.
Exposons maintenant les conséquences que la Lettre à Renouard eut pour son auteur.
La cause de l’helléniste fran çais était gagnée auprès du public et de la postérité; mais sa vicloire même le brouillait avec le monde officiel, lui faisait perdre des amis et lui aliénait la plupart des savants.
Ce qui déplut tant au gouvernement, ce fut la liberté avec laquelle Courier parlait de toutes choses, critiquait des fonctionnaires, des chambellans; ce fut en outre l’indépendance d’un homme qui avail refusé de dédier son ouvrage à « l’auguste princesse ». Ni ce ton, ni ces manières n'an-
1 4° Provinciale.
noncaient un écrivain dévoué à la dynastie, qui pour lors s’efforçait d’envahir les trônes de l’Europe; enfin, faire connaître à tous la haine de l'Italie contre le gouvernement français, c'élait un trait de malveillance insigne, presque de rébellion contre la sacro-sainte autorité. Et c'était un Français qui se permettait de susciter ainsi des enauis à l'administration !
L’impression produite sur le monde savant ne fut pas moins détestable. On trouva généralement que Courier avait dépassé la mesure et qu’il aurait pu se défendre sans insulter ses adversaires. Seuls, les intimes d’entre ses amis parisiens lui demeurèrent fidèles : Clavier le loua d’avoir su «appeler un chat un chat »‘; le bon docteur Bosquillon tint à lui adresser son approbation, Boïssonnade et Millin, qui lui avaient consacré des articles élogieux, non seulement ne l’abandonnèrent point, mais se montrèrent prêts à le défendre, ce qui excita le dépit des savants allemands*.
Un des intimes de Courier, le docte Akerblad, se trouva dans une situation embarrassante, à cause des bonnes relations qu’il continuait, depuis son départ de Florence, à entretenir avec le préfet de la Laurentienne.
! Lettre à M. Bosquillon, Edit. Sautelet,t. IT, p. 43.
? J. A. G. Weigel de Leipzig, écrivait à del Furia, le 9 septembre 1810 : « La conduite de M. Courier mérite d'être communi- « quée aux savants de tous les pays. Je vois que M. Boissonnade « s'intéresse bien pour lui et l’appelle dans une lettre son ami». Boissonnade, de son côté, écrivait au même del Furia, dès le 8 juillet, en lui recommandant des jeunes gens studieux : « De Longo « et Couriero jam multa audiveram, et doleo valde philologum doctum mihique amicissimum tam gravi accusatione posse « premi. Spero Courierum, ut est in primis candidus et probus, ea dicturum esse quæ tibi probentur, teque ipsi denuo conci- « lient. Mihi bis terve Roma scripsit et de Longi quam meditatur editione-fecit indicium; sed de florentino casu omnino silet ». Biblioteca nazionale. Fonds del Furia.