‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 202 sur 264 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Il s’efforça de tenir la balance égale entre les deux adversaires et parvint, grâce au tact dont il fit preuve, à rester l'ami de l’un et de l’autre. Déplorant la perte du manuscrit, il tâcha d'obtenir de Paul-Louis qu'il réparât ses torts, dans la mesure du possible, en faisant parvenir à la Bibliothèque une copie du précieux fragment.

Ses efforts furent vains, son ami conservant à del Furia une rancune trop vivace du ton agressif et violent de la Lettera. Il ne fut point d'ailleurs plus heureux lorsqu'il voulut l'empêcher d’altérer le texte inédit en y faisant entrer ses correclions et ses conjectures d’une manière tout arbitraire. Ne pouvant rien gagner sur cet entêté, il se contenta de gémir de ce que « l'éditeur militaire » donnait ainsi « des coups de sabre » dans le texte !.

Ni le peu de succès de son entremise, ni l’estime affectueuse et sincère qu'il avait pour del Furia ne l’empêchèrent de plaider la cause de Courier. Il s’efforça de mettre sur le compte de l’étourderie l’accident de la Laurentienne el de détourner de son ami le reproche de vandalisme,

Voici en quels termes il accusail réception à l’inconso- Jable bibliothécaire de son violent factum : « Ayant reçu « votre très intéressante lettre imprimée, je m'empresse de « vous en adresser mes remerciements les plus mérités. La « conduite de Courier a certainement élé plus qu'étrange, « pourtant je suis porté à croire qu'il faut attribuer le fait « notoire à une certaine légèreté de caractère et à une « négligence souvent observée de tous ceux qui le connais- « sent?, plutôt qu’à la méchanceté dont, depuis si long- « temps que je connais Courier, je n'ai trouvé aucune « trace dans son caractère ».

1 Voir la lettre à del Furia que nous publions en appendice.

3 « J'ai pris votre défense très chaudement, et j'ai dit que je vous connaissais bien capable d'une étourderie, mais non d'une méchanceté ». Lettre de Clavier à Courier, 7 mai 1810.

Akerblad refusa donc de sacrifier de vieilles amitiés en prenant parti pour l’un ou l’autre des belligérants.

Mais d’autres savants, qui avaient avec Courier des relahons moins anciennes, n’hésitèrent pas à lui donner tort : de Sacy, auquel il était redevable de quelque complaisance à l'occasion de son Xénophon, était un personnage trop grave et trop solennel pour approuver le persiflage et les moqueries de la Lettre à Renouard. I ne put pardonner ce qu'il regarda comme une inconvenance et un crime de plus. Et le pis est qu’à Rome, dans la société de d'Agincourt et de M"° Dionigi, l'on fut de son avis. Chez cette dernière fut hébergé, vers cette époque, le savant philologue Letronne‘ qui, dans une lettre à del Furia, résume bien les sentiments de ce petit cénacle à l'égard du trop bruyant pampbhlétaire. « J'ai lu ici, écrit-il, la diatribe de Courier; « elle fait tort à lui seul : l'opinion publique le punira de « n'avoir conservé aucune dignité dans une chose aussi « importante et d’avoir cru que les injures remplacent les « raisons; cela pouvait être bon du temps des Milton et « des Saumaise; mais dans ce siècle, il est défendu aux « savans de ne point savoir vivre. Son écrit m'a rappelé le « mot de Quintilien maledicus a maledico nisi occasione « non differt; et sa conduite cette maxime ypdpyara pafety @ Det xat palôvra voüv Eye; le monde savant paraît les lui « avoir appliquées (sic) ». Pour mieux montrer à del Furia que les injures de l’irascible commandant ne linfluençaient nullement, Letronne terminait sa lettre par ces compliments : « Quant à vous, Monsieur, vivez en pays « (sic), poursuivez sans crainte vos doctes travaux, et

! Letronne (1787-1848), savant très distingué, à la fois géographe, archéologue et philologue, fut membre de l’Institut en 1816. Il refasa naturellement sa voix à Courier bien que celui-ci ait écrit : « Letronne me tendait la main ».

Lettre à Messieurs de l'Académie.

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