CHAPITRE XVI
« jouissez de la considération que vous méritez à tant de « titres ».
Quelques savants français faisaient donc cause commune avec les [taliens dans cette querelle, qui tendait à devenir une affaire nationale par delà les Alpes. Quant aux Allemands, ils se montraient naturellement hostiles à un frère d'armes des vainqueurs d’Iéna. Nul, parmi les correspondants étrangers de del Furia, n’accueillit avec plus de sympathie son pamphlet contre Courier que Weigel qui de Leipzig lui écrivait, le 40 octobre 1810, dans un jargon mi-partie français et mi-partie tudesque : « Avant huit « jours, j'avais le plaisir de recevoir par la poste la colla- « tion des Tragédies d’Euripide en bon état, ensemble « avec la notice de la conduite de M. Courrier (sic), dont un « savant de ma connaissance publiera cette scandaleuse « affaire dans un de nos journaux »'.
Peu importait à l’auteur de la tache d’encre cette unanimité des savants de divers pays. Mais, autour de lui, il ne comptait plus les défections de ses amis : « Tous ceux « quimecondamnaient auparavant sur monsilence, depuis « que j'ai ouvert la bouche me veulent écorcher vif. Je « vous parle de gens que je vois tous les jours, de connais- « sances de vingt ans; pensez ce que disent les autres ».
C’en était fait, par conséquent, de ses bonnes relations avec la Dionigi et son aimable fille. Cette gracieuse femme restait trop dévouée à del Furia? pour continuer à traiter en ami son insulteur. La perte de cette amitié et de quelques autres fut pénible au traducteur de Longus quiessaya vainement de se consoler en disant du mal de l'amitié et des amis.
1 Bibliot. centr. nazionale. Fonds del Furia.
? En janvier 1811, del Furia recommande à la Dionigi Letronne, qui se rendait à Rome. A son tour, la docte italienne recommande au préfet de la Laurentienne Petit-Radel qui venait visiter Florence, en février de la même année.
L'année 1811 nous le montre en somme attristé et assagi par la rude épreuve qu’il vient de traverser ; car ses transes avaient été vives pendant quelques semaines”. Il est d'ailleurs découragé, dégoûté à jamais de publier, el surtout de travailler sur des manuscrits de l’antiquité. C’est, dit-il, une occupation trop dangereuse?; et l’insistance avec laquelle il le répète prouve bien qu'il a eu peur. Toutes ces petites déceptions lui font, plus que jamais, prendre en horreur la société de son temps et surtout le monde officiel, c’est-à-dire le monde impérial, cette coterie de parvenus grossiers, insolents et autorilaires. Sa vieille haine des courtisans, héritée de son père, s’avive à la vue des personnages pleins de morgue et de bassesse que le nouveau régime a substitués à l’ancienne Cour.
Dès longtemps, il haïssait surtout la brutalité de ces soldats devenus grands dignitaires, qui devaient leurs richesses au pillage et leur élévation à leurs appétits®. Maintenant, il enveloppe dans le même mépris les gens en place de tout ordre, de toute robe et de tous cordons. Tantôt il raille avec esprit l'inoffensif de Gérando qui s’acquilte en pontifiant de ses fonctions de membre de la Consulta; tantôt il en a au général Miollis : le premier est un gérondif; celui-ci est un datif-nluriel : « tous ces noms de rudi- « ment ne plaisent guère à ceux qui sont sous la férule ». Tantôt enfin il se moque du « célèbre M. Millin », celuilà même qui avait parlé avec éloge de sa traduction de
‘ Relire la lettre de Courier du 12 septembre 41810 à X..., officier d'artillerie, pour se convaincre de la réalité de ses angoisses.
? Lettre à Clavier du 13 octobre 1810. « J'ai renoncé aux manuscrits; c'est une étude trop périlleuse ».
* Nous avons vu que Masséna est le type le plus éclatant de ce genre de parvenus. A côté de lui, Courier en connaît d’autres qui « excellent à boire, à jurer, à battre leurs gens, et qui doivent leur élévation à ces nobles qualités auxquelles on n’eût pas rendu la même justice en tout autre temps ». Conseils à un Colonel.