CHAPITRE XVI
Daphnis et Chloé; et que lui reproche-t-il? de pousser trop loin la « science de l'étiquette et du savoir-vivre ». S'il montre une telle sévérité pour des lettrés et des gens de goût, dont le tort est seulement d’être des personnages officiels, que pensez-vous qu'il écrira des Excellences, de ceux qui sont chargés spécialement d’écraser sous le rouleau compresseur les caractères et les volontés? Tous ces agents du pouvoir, {ous ces moteurs de la machine administrative, il les tient en tel mépris qu'il se hâte de les oublier dédaigneusement, dès qu’il n’est plus forcé de se défendre contre eux.
De déception en déception, Courier devient ainsi peu à peu un révolté : révolté contre le despotisme des gens en place et plus généralement révolté contre son siècle.
Il s'élève à une indépendance faite de son dégoût et aussi des déceptions de son amour-propre ; c’est ce qui lui permet d'écrire au bon docteur Bosquillon, son vieil ami : « Ce n’est pas d’aujourd’hui que j'ai lieu d'admirer la haute « impertinence des jugements humains. Il y a peu de « gens, mais bien peu, dont je recherche le suffrage; « encore m'en passerais-je au besoin ».
Quant à la condamnation du régime, à laquelle il aboutit, elle n’est que trop juste. Oui, le despotisme officiel décourage les écrivains et abaisse les caractères, en faisant des Français un peuple de courtisans. Oui, à tout homme qui tient une plume les grands sujets, sont interdits. « L'éloquence vit de passions » : il est défendu de les exciter et surtout de critiquer ou de discuter quoi que ce soit en prenant le public pour juge.
L'Empire n’admet que le ton de l'apologie ou du dithyrambe à l'adresse du « plus grand héros des temps modernes ». Quant au pamphlet ce n’est pas seulement un genre inférieur et méprisable, c’est une manifestation de la mauvaise humeur qui relève de la police. Et voilà comment un auteur qui n’a pas de goût pour la louange est
réduit à se taire ; c'est ce que Courier est obligé de constater en cette fin d'année 1810. On lui a tari sa veine; lui qui, cinq ans plus tôt, songeail à écrire l’histoire à la façon de Salluste, lui qui méditait de transformer ses esquisses en tableaux, il n’aspire plus qu'à vivre tranquille, sans démêlés avec l'autorité.
Et voilà comment Courier arrive à cette conclusion pessimiste qu’on ne saurait, à son époque, faire œuvre qui dure. C’est la condamnation de la littérature du premier Empire par ua contemporain; elle est absolue, puisqu’en dehors même des entraves apportées par le pouvoir à la production des écrivains, il n’est pas sûr qu’on trouve un public capable de s'intéresser à leurs idées : « Au vrai, je « vois que la grande affaire de ce siècle-ci, c’est Le débotté et « le petit coucher ». Un peuple de courtisans ne s'intéresse qu’à sa fortune : ni les arts ni les lettres ne le touchent. Il faut donc renoncer à écrire. « Contentons-nous de lire et « d'admirer les anciens du bon temps. Essayons au plus « quelquefois d’en tracer de faibles copies ». Ainsi, la traduction ou le pastiche peut refleurir sur les ruines de la littérature. Mais c'en est fait des œuvres originales.
Nous ne pouvons qu'admirer la clairvoyance de l’auteur qui nous donne ici toutes les raisons de l’incroyable médio crité de la littérature impériale. Le despotisme de Napoléon, en voilà au fond la grande cause : Chateaubriand et M°° de Staël étaient persécutés ou suspects; l’une publiait dans l'exil Corinne et l'Allemagne, l’autre, par les allusions sanglantes de son discours de réception à l’Académie, faisait classer dans l’opposition les Martyrs et le Génie du Christianisme. Et n'est-il pas triste pour la gloire de cet Empereur, pourtant jaloux de toules les grandeurs, au point, dit-on, d’avoir voulu susciter des Corneille, que sous son règne les seuls grands écrivains aient été ceux que traquait sa police?
EACEHAPIPRE XVII