‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 206 sur 264 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

S'égarant dans les bois, gravissant les pentes du mont que couronna le temple de Jupiter Latiaris et croyant grimper au Paradis’. Il retrouvait les voluptés de la vie champêtre et de la vie errante tant de fois goûtées en Calabre et en Suisse,

Voluptueux à la façon d'Horace”, son Epicurisme était épris moins des chefs-d’œuvre de la statuaire ou de la peinture que des joies artistiques éprouvées en face d’une belle nature. Ilse serait écrié lui aussi :

Novisti ne locum potiorem rure beato?

En dépit de ceux qui parlent toujours de la sécheresse de Courier, de son cœur froid, de son absence de sensibilité, nous ne craignons pas de dire que ces extases, ces délices ressenties au milieu d’un beau site prouvent chez lui une organisation poélique. Ses nombreuses descriptions de la campagne, soit aux environs de Rome, soit sur les bords du lac de Lucerne, sont d’un homme qui jouissait profondément du spectacle de la nature. Il en parle avec une chaleur communicative : il y a chez lui volupté sincère, non essai de développement littéraire. D'ailleurs, pourquoi ne pas tenter de décrire ce qu’on ressent, surtout lorsqu'on sait manier la plume comme Courier? IL aurait aimé à peindre plus longuement, on le devine, ce qu’il goûtait si bien. Mais il ne le pouvait faire que dans une lettre, el ses correspondants, pour la plupart des savants, étaient plus disposés à donner des éloges à ses notes critiques qu’à sa prose poétique. Madame de Salm elle-même n’avait point l’âme assez champêtre pour apprécier les essais de son ami dans le genre descriptif. De là vient qu’il n’ose s'étendre, malgré l'envie qu’il en a. « Vous n'êtes point femme des « champs, remarque-t-il, moins encore des bois; mes om-

1 « Au vrai, c’est ici le Paradis ».

? Horace, Epitres, I, X, vers 14.

GASCHET. 28

« brages frais, mes ruisseaux limpides vous feraient dor- « mir debout ».

1l restait à l’artiste la ressource de composer un récit idyllique pour y placer ses descriptions; mais ce qui manque à Courier c’est précisément l'invention, les idées. Il excelle à copier des tableaux antiques‘ : pour en faire de nouveaux il n’a que le cadre et les accessoires à sa disposition ; le sujet lui fait défaut.

Voilà pourquoi, faute de pouvoir ou glisser sa prose poétique dans les Lettres familières, ou composer une églogue à la facon de Théocrite, il se trouve réduit à faire, pour lui seul, de petites peintures dans le goût antique. De là ce curieux fragment, sur la maison et le jardin de d'Agincourt. Trouvées dans ses papiers, ces lignes n'étaient destinées à aucun correspondant. C’est à proprement parler, un essai; il rappelle, par la sobriété du trait, la netteté du contour, ce début du Phèdre où Socrate et son interlocuteur vont s'asseoir, tout près des bords de l’Ilissus, sous un platane élevé, dont le pied est baigné par une source consacrée aux nymphes. Courier aime à faire des paysages antiques, dans le goût du Poussin.

Son amour de la campagne est donc volupté d’artiste; et l’on avouera que le site d’Albano était singulièrement bien choisi pour l'inspirer. Cependant Naples l'attirait encore plus ; il s’y rendit.le 45 mai 1811.

À partir de celte date, nous le perdons de vue pendant plusieurs mois. En effet, du 15 mai 1811 au mois de février 1812, non seulement nous n'avons aucune lettre de lui, mais aucun document ne nous éclaire sur ses occupations journalières pendant toute cette période.

Nous lisons dans ses Lettres inédites qu’il revint de Naples au bout d’un mois, s'établit à Albano, puis à Fras-

1 Relire notamment Ménélas après la fuite d'Hélène.

Page 1