CHAPITRE X VII
riorilé aux artistes sur les gens de guerre; il expose ses idées avec une telle outrance qu’il arrive à conclure en ces termes : « Quelqu'un aurait gagné la bataille de Rocroy, quand même Monseigneur ne s’y fût pas trouvé; mais le Misanthrope qui l’eût fait sans Molière ? »
Tel est le sommaire de la Conversation chez la Comtesse d'Albany. Quand on a lu ce morceau, la première question qui se pose est la suivante : dans quelle mesure Courier développe-t-il des idées personnelles? jusqu’à quel point fait-il œuvre d’historien en reproduisant, sous le nom de Fabre, la thèse soutenue par ce personnage ?
Qu'il ait inventé de toutes pièces cette discussion, c’est une hypothèse qu'il convient d’écarter tout de suite. Outre que Courier a l'esprit peu inventif, outre qu’il manque totalement d'imagination, il n'aurait jamais songé à faire lire ce morceau à M°° d’Albany' si elle n’avait pas dû y retrouver Ja physionomie d’un de leurs entretiens el jusqu'aux arguments des interlocuteurs.
D'autre partle rôle de Fabre a trop d'importance pouravoir été inventé. Cet artiste s'exprime avec une chaleur, une conviction qui finissent par ébranlerses adversaires : « En vérité, dit la comtesse, je ne sais pas s’ilimpose ; maisil parle sur la chose comme s'il avait raison ». C’est un discoureur inlassable; à la fin, on lui « donne gagné » pour mettre un frein à son éloquence.
Il y a donc là un trait de vérité saisie sur le vif. Mais d’ailleurs dans l'argumentation de Fabre on reconnaît beaucoup d’idées chères à Courier, soitqu'’en les traduisant il les ait arrangées à sa guise, soit que l'artiste et le lettré aient eu la même façon de voir. Quelle conviction était mieux arrêtée chez Paul-Louis que celle de Ja supériorité du siècle de Louis XIV au point de vue littéraire? D'un autre côté, Fabre professe pour La Fontaine une admira-
‘ A M®e d’Albany, édit. Sautelet, t. II; p. 190.
tion enthousiaste : il préfère une Fable à la Henriade, et pense que « l’âne et le chien effaceraient Orosmane et tous les héros de Voltaire ». Or, qui pourrait mieux souscrire à cetavis que notre helléniste,qui, trois semaines plus tard, écrivait à Boissonnade : « Surtout gardez-vous bien de « croire que quelqu'un ait écrit en français depuis le règne « de Louis XIV‘ »? Et il n’est point douteux qu'il ait la même estime pour les grands peintres du xvn° siècle, et surtout pour le Poussin.
Fabre est sévère pour son époque : mais Courier ne l’est pas moins. N'’a-t-il pas résumé en ces termes son appréciation sur le siècle de Napoléon :
« J'ai vu deux classes dans ma vie; j'ai connu gens de « lettres, gens de sabre et d'épée. Non! la postérité ne se « doutera jamais combien, dans ce siècle de lumières et de « batailles, il y eut de savants qui ne savaient pas lire etde « braves qui faisaient dans leurs chausses! Combien de « Laridons passent pour des Césars, sans parler de César « Berthier?! »
Ces boutades malveillantes sont bien conformes à la thèse soutenue par l’ami dela comtesse d’Albany.
C'est encore une idée chère à Courier que de nier l’existence de l’art de la guerre. Cette idée s'était fortifiée, on l’a vu, à la suite de son aventure dans l’île de fLobau. La preuve qu'il en donne, c’est que beaucoup de gens ont excellé à faire la guerre sans avoir appris le métier des armes. Qu'est-ce donc qu'un art où l’on peut se dispenser de tout apprentissage ? Ou plutôt, si le paradoxe semble trop fort, Courier se contentera de soutenir qu'il n’existe pas
1 À Boissonnade. Frascati, le 23 mars 1812.
? Ceci est écrit de Cassano en 1806. Combien la boutade sur
les savants qui ne savent pas lire se trouva confirmée en 1809 par l'aventure de del Furia!