‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 210 sur 264 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

un art de la guerre différent de l’art de nourrir son monde, de l’habiller, de le faire marcher.

D'ailleurs, ce talent si vanté est ce qu'il y a de moins rare : il y a toujours dans une armée cent officiers capables de la bien commander, sans parler de ceux qui n’ont jamais songé à embrasser la carrière militaire et qui, en un besoin, feraient d’excellents chefs'. Voilà quelques opinions que Courier a semées par-ci par-là dans sa correspondance. On retrouve aussi, dans l'entretien qu'il rapporte, ses jugements sévères sur Alexandre et sur l’inanité de ses conquêtes, et même l'estime particulière qu’il a pour César”, lequel était « autre chose qu’un donneur de batailles ».

En résumé, le dialogue n’est qu’un cadre heureusement choisi par lui pour y développer, sous le couvert d'autrui, les idées auxquelles il tenait le plus.

Il semble qu'il ait cru leur donner plus de portée en les attribuant à un artiste connu, presque célèbre. Quant à lui-même, il se prête un rôle effacé et, détail piquant, loin de soutenir aux côtés de Fabre les idées qui sont les siennes non moins que celles du peintre, il paraît plutôt vouloir les combattre. Mais il les attaque faiblement et l’on sent bien qu’il ne soumet des objections à son partenaire que pour mieux permeltre à celui-ci de défendre sa thèse.

# On comprend que cette opinion avait été suggérée à Courier par la carrière de certains généraux de la Révolution, quis’'étaient improvisés grands chefs d'armée sans avoir jamais commandé, tels Masséna et Gouvion-Saint-Cyr.

2 « Ce César l’entendait bien mieux, et aussi c'était un autre homme » (que Napoléon). Plaisance, mai 1804.

8 Ainsi, c'est ce contempteur de l'armée napoléonienne qui essaie d'établir contre Fabre qu’en son siècle on fait mieux la guerre et qu’on se bat mieux que jamais. « Ea quinze jours, dit-il, nous battons plus d’ennemis, et faisons plus de conqnêtes qu'on

« Moi, Madame, dit-il, je vois que le monde est bien sot « d’honorer tous ces gens qui gagnent des batailles et sou- « mettent des provinces, et de ne pas voir que la gloire, « l'estime, l'admiration publique appartiennent de droit « aux peintres et aux poètes. Voilà de beaux héros, vrai- « ment, que ces César et ces Alexandre, pour être ainsi « célébrés et divinisés; parlez-moi d’un homme qui fait « des tableaux de chevalet ou des rimes redoublées »*.

Courier a senti que la présomption de Fabre appelait cette moquerie; incapable de dépasser le but, il ne souffre pas qu'on exagère, même lorsqu'on développe des idées qu'il approuve, et son scepticisme le sauve du ridicule où tombe son ami. On voit qu'il s’est donné dans le dialogue le rôle discret, qui lui convient, de l’homme d’esprit et de bonne compagnie

urbani parcentis viribus atque Extenuantis eas consulto ?.

Quant à son interlocuteur, il est vraiment trop entier, trop absolu et va trop loin. Donner pour une belle fable de La Fontaine tous les vers du xvin® siècle, prouver la supériorité du fabuliste par l'argument des vingt bons vers de suite, ce sont façons tranchantes qui ne conviennent pas à la vraie critique littéraire. A côté de ces gasconnades, quelques vues judicieuses : ainsi Fabre établit de façon péremptoire la médiocrité des tragédies de Voltaire, à la-

n’en eût su faire en cent ans alors ». Mais, loin de défendre sa pensée, il cède tout de suite, et il laisse dire à Fabre que les soldats de Napoléon ont « affaire à des mazettes » qui leur « laissent conquérir des royaumes en quinze jours ».

! Comparez, pour le mouvement de la phrase, Molière, Avare, acte IT, scène 6. « Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer »!{

2? Horace, Satires, 1, X, 13.

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