CHAPITRE XVII
dans son œuvre ni la variété, ni la vie intense qui caractérisent le maïlre *.
Le lieu de la scène est indiqué beaucouptrop sèchement quoique avec précision ; nul charme de description, nulle poésie; et pourtant le lieu y eût assez prêté, puisque la maison, située sur le golfe de Naples, regarde Capri d’un côté, de l’autre le Pausilippe. Voici par exemple un trait de ressemblance avec les dialogues, platoniciens: je veux dire que le véritable sujet n’est pas abordé franchement du premier coup; il y a toute une discussion prélimipaire qui s'engage sur le mérite des gens de lettres et des peintres du xvn° siècle comparés à ceux du temps présent. Ce thème épuisé, sans que la comtesse soit convaincue par l'argumentation de son ami, le sujet change et se détermine peu à peu, naissant d’une causerie où les interlocuteurs « semblent, selon un mot de M. Croiset, battre les buissons pour faire lever le gibier ? ». C’est ainsi qu'on en arrive à faire le procès d'Alexandre et de tous ses émules anciens ou modernes. Enfin, le paradoxe de Fabre n’est réfuté par personne : la conversationse trouveinterrompue par l’annonce du déjeuner, sans que l’on ait conclu. Sur ce point encore, Courier s'autorise de Platon qui donne rarement aux questions posées « une solution nette et affirmative ».
Par exemple, autant les personnages des dialogues so cratiques sont vivants, dépeints à miracle par l’extérieur et par l’intérieur, autant ceux-ci sont vagues et abstraits. La comtesse, dont la physionomie n'est précisée par au-
1 [1 va sans dire que nous n'instituons cette comparaison qu’au seul point de vue de la forme. Quand il s'agit du fond, loin de nous la pensée de rapprocher, même en passant, Courier de Platon! Mais c’est la forme seule qui intéresse notre auteur, il n’imite donc que la forme de ses modèles.
2 Histoire de La littérature grecque, t. IV, p. 325.
un traitparticulier, est une femme du monde quelconque qui taquine un rapin lrop ardent à défendre ses idées et à entreprendre un plaidoyer pro domo sua.
Le personnage de Courier est encore plus anonyme. On aurait aimé à avoir de l’auteur un portrait peint par luimême ; il a su en esquisser quelques attitudes amusantes dans ses lettres familières. Mais ici, gêné sans doute par la solennité du genre littéraire auquel il vise, il perd de son entrain et de sa verve.
Le protagoniste lui-même est un peu mieux trailé. Sans doute, Courier n’a pas su trouver pour le représenter de ces nuances individuelles qui font reconnaître un personnage entre beaucoup d’autres; ni l’attitude extérieure, ni le geste, ni l'expression de la physionomie ne sont indiqués. On se borne à dire qu'il parle bien de tout et qu’«il ya plaisir à l'entendre ». À un moment donné, il se recueille rêvant « debout contre le mur de la fenêtre ». Mais cela ne nous peint en somme qu'un homme quelconque qui va discuter et qui cherche ses arguments. Aucun trait précis ne le distingue d’un autre discoureur.
Quant au style, il manque trop de variété, mais non d’élégance, et parfois de fermeté. Ici, nous sommes loin de Platon, qui sait prendre tous les styles comme un véritable poète dramatique. En général, l'originalité des personnages disparaît sous l'uniformité élégante de la manière propre à Courier; pourtant quelques expressions singulières, qu'il a reproduites, sont évidemment de Fabre, par exemple cette comparaison du mérite des poètes à la puissance des sauteurs : « La Fontaine saute les dix pas, il franchit « le fossé, lui. Voltaire, et tous les autres qui n’en peuvent « autant faire, tombent pêle-mêle au fond. » Courier tient à montrer qu’il trouve la comparaison « bizarre » et le fait avouer à Fabre. Pour lui, jamais il ne l'aurait ris quée.
Toutefois, il sait prêter à ce personnage de l’éloquence et