CHAPITRE XVII
moïs après, il se rend à pied de Lucerne à Milan par des
sentiers de chèvre. « Mon guide portait mon bagage. I n’y en eut jamais de plus léger »‘. Voilà donc en quel équipage :l fit sa rentrée en Italie. Florence, Rome et Naples le revirent ainsi démuni de toute garde-robe. Comment s'étonner dès lors qu'il n’ait osé se présenter aux puissants du jour qui faisaient succéder le luxe impérial à la simplicité républicaine?
Il se rendait compte du laisser-aller excessif de sa mise, lequel contrastait étrangement avec la correction de la société actuelle ; car on assistait, par la volonté de César, à une véritable renaissance de l’étiquette et du savoir-vivre. Mais, ayant gardé de l’époque révolutionnaire un certain abandon dans la tenue, qui confinait, on l’a vu, au débraillé?, Courier ne pouvait comprendre ces mœurs nouvelles, qui avaient envahi Rome après Paris. Comme il est dans sa nature de tourner en ridicule ce qu’il ne comprend pas, il prodigue ses railleries à ceux qui suivent la mode et particulièrement aux savants qui sont gens du monde : « Nous avons ici le célèbre M. Millin ; mais vous « serez bien surpris quand vous apprendrez qu'il arrive « n'ayant que trois habits habillés... Il reconnaît sa faute, « et, pour la réparer, il écrit à Paris qu’on lui envoie ventre « à terre, par une estafette, ses autres habits habillés, et « le plus habillé de tous, son habit de membre de lInsti- « tut. Rome verra sa broderie, son claque et sa dentelle. «M. Millin projette d’aller jusqu’en Calabre, pays où
1 A M.et Mr Thomassin. Milan, 12 octobre 1809.
2 D’Albano, il écrit à la princesse de Salm : « Je veux vous « apparaître dans mon équipage de pélerin. C’est une vision qui, « je crois, vous divertira, étant prévenue de n'avoir pas peur ».
3 On reconnaît la querelle que faisait Letronne à Courier : « Cela pouvait être bon du temps des Milton et des Saumaise; « mais, dans ce siècle, il est défendu aux savants de ne point sa- « voir vivre ».
4ï4 LA JEUNESSE DE PAUL-LOUIS COURIER.
« l'on n’a jamais vu d’habits habillés; à peine y habille- « t-on Les hommes" ».
Il se moque aussi, avec beaucoup d'esprit, de M. de Gérando, qui était l’oracle de ce monde de leltrés groupés autour du général Miollis : « sa civilité s'étendait à toute la nature et à tous les siècles ». C'est cet aimable et correct académicien qui « avait toujours quelque chose d’obligeant à dire aux Scipions et aux Antonins ».
Bref, Courier est déjà l’ennemi juré non seulement du pouvoir, mais aussi du monde officiel et académique? ; fuyant les salons, où ce monde s'étale et trône, ilse réfugie chez des indépendants, presque tous des étrangers, auprès desquels il se trouve à l'aise *; ce qui ne veut pas dire qu'il ne fréquente pas des personnes distinguées. Nous avons vu sa liaison avec la comtesse d’Albany. À Rome même, il visite d’Agincourt et Akerblad, seuls restes de ses vieilles amitiés perdues, puis ses nouvelles relations, Gherardo de Rossi, la princesse Gaëlani el M**° Millingen, une anglaise, femme d'un savant numismate et antiquaire. Enfin, des liens plus doux l'attachent à la ville Éternelle. Il y retrouve, chaque fois qu’il débarque de Frascati, une ardente maitresse qu’il n'échangerait ni contre les élégances de la villa Miollis al Quirinale, ni pour les sourires de la Montanari*. Rose, c’est son nom, contribue par ses caresses et son alta-
À Boissonnade ; 23 mars 1812.
? Pendant son long séjour à Rome, ou aux environs, il se tient à l'écart des académies de Saint-Luc et des Arcades. Pourtant la première, régénérée avec Canova à sa tête, richement dotée, chargée de diriger les grandes fouilles, aurait pu séduire un archéologue. Quant à la seconde, Courier en aurait fait partie, au dire de Griois, dès l’année 1799. |
* « Les salons m’ennuient à mourir et je les hais autant que les antichambres », écrivait-il à Clavier dès 1809.
* C'était la favorite du général Miollis.