CHAPITRE XVIII
C'était donc l’œuvre de Ciampi qui faisait autorité aux yeux des Toscans. Courier avait la rancune tenace : il ne voulut pas laisser plus longtemps s’égarer une admiration qu'il avait de bonnes raisons de juger injustifiée. Reparaissant à l’improviste sur le champ de bataille, tandis qu'on le croyait en fuite, il entreprit de démolir le monument triomphal par lequel ses ennemis se flattaient d'éterniser leur prétendue victoire. Discréditer l'ouvrage de son rival fut pour lui l'affaire de quelques conversations, chez Molini, avec les lettrés et les rares amis qu'il avait pu conserver à Florence.
Pour faire son travail, publié en 4811, Ciampi avait eu sousles veux un exemplaire du fragment de Longus imprimé à Rome avec la traduction latine d'Amati'. Mais il l'avait trouvé peu correct : rappelons-nous en effet qu’au témoignage d’un bon juge, Akerblad, Courier « avait inséré « dans lé texte ses conjectures, tronquant, allongeant et mo- « difiant ainsi ce texte d’une façon arbitraire ». C’est ce qu'Akerblad appelait « donner des coups de sabre »? dans le Longus. Ne voulant passuivreles errementsde« l'éditeur militaire », Ciampi demanda à del Furia de lui communiquer les variantes du manuscrit. Le consciencieux bibliothécaire s’'empressa de le satisfaire® : quelques jours plus tard, il lui adressait à Pise une « collation exacte du passage de Longus dans toute la partie qui est exempte de la fatale tache ». Il faisait allusion aux libertés que Courier avait prises avec le texte et se permettait cette remarque pleine de sens :
« Quand il s’agit de publier un morceau inédit, et que,
1 C’est Akerblad qui s'était chargé de l'envoyer à Ciampi. Lettre inédite de Ciampi à del Furia. Appendice n° XIV.
2 Voir en appendice la lettre d’Akerblad à del Furia (N° XII).
3 J'ai sous les yeux la lettre de Ciampi à del Furia et laréponse de celui-ci.
« jusqu'à ce jour, on n’a pas trouvé ailleurs, le devoir « d’un éditeur soigneux et d’un critique prudent est de le « donner tel quel, ad fidem codicis, en conservant les « mêmes erreurs d'écrilure, et en les corrigeant non pas « dans le texte, mais à part, en note’. »
Grâce à cette collation, œuvre de Furia et de Bencini, l'abbé Ciampi avait pu oblenir un texte différant sur quelques points de celui de Courier ; et il avait eu soin de publier ces variantes dans la Préface de la traduction de Caro complétée par lui-même. Mais Paul-Louis voulut à toute force avoir le dernier mot dans cette affaire et ne point paraître battu aux yeux des Florentins. Mettant à profit l'autorilé que lui donnait sa découverte, même auprès de ceux qui cherchaient à lui en disputer le monopole, il fit grand tapage* en déclarant que les variantes fournies à Ciampi par del Furia étaient fausses, mensongères, inventées à plaisir pour lui faire pièce. D'ailleurs, il établissait l'autorité indiscutable de son propre texte en invoquant la confrontation opérée par lui-même, en présence de témoins, sur le manuscrit encore indemne et immaculé.
Grave alerte au camp des Florentins ! Ce retour offensif de Courier allait-il donc rouvrir la querelle engagée en 1809 et 1810?
Furia s'empressa d'écrire à Ciampi et de le rassurer en
! Lettre inédite de del Furia à Ciampi. Bibl. nat. centrale de Florence.
: L'impartialité nous fait un devoir d'observer que del Furia présente dans ces lignes une critique très juste de l'édition du fragment de Longus par Courier. Nous découvrons une fois de plus que, même en matière de critique verbale, notre auteur a le tort grave d'écouter sa fantaisie plutôt que d’obéir à des règles.
? « Abbiamo qui di nuovo il Sr Courier, il quale va facendo nuovo rumore con dire que le varianti già da me comunicatele sono false, calumniose, inventate ». Lettre inédite de del Furia à Ciampi. 46 juin 1812.