CHAPITRE XVII
lait pas garder avec lui en Italie’. En retour, il parut nalurel à Pigalle de prier Paul-Louis d'adopter un de ses enfants pour le faire profiter des avantages nouveaux dont jouissaient les fils des membres de la Légion d'honneur. L'officier ne savait même pas quels étaient les droits attachés à son titre. Il se déroba, comme il était à prévoir, et offrit, au lieu de ce qu’on lui demandait, je ne sais quelle vague recommandation à « quelqu'un des grands seigneurs de sa connaissance ? qui était disposé à lui rendre service. I ajoutait qu'il fallait attendre quelques années, afin que l'enfant fût en âge de se destiner à la carrière des armes; ce qui devait permettre à Courier d'oublier sa promesse.
En somme, les relations étaient bonnes entre le chef d’escadron et les Pigalle : mais c'était surtout sa cousine qui lui plaisait, parce qu’elle était femme et que la misanthropie de Paul-Louis n’allait pas jusqu’à lui faire haïr le beau sexe, et aussi parce qu’elle était gaie et spirituelle. A l’époque où Courier la voyait fréquemment, on sait qu'il se mettail en frais d'imagination pour elle. De son côté, elle contait avec beaucoup de grâce Voilà pourquoi, du fond de la Calabre, il lui adresse de nouveaux sujets de narration : les uns sont de simples canevas sur lesquels elle pourra broder; par exemple, l’anecdote du « fameux traiteur Méot » et de sa réponse au roi Joseph, dont il était devenu cuisinier. D’autres au contraire sont de véritables nouvelles, à la forme définitive, comme l’histoire des charbonniers pris pour des brigands.
On sait qu’en se quittant, les deux cousins s'étaient promis de ne pas rire l’un sans l'autre. Nouveau jeu d'enfants qui sert de prétexte à un aimable badinage dans les lettres qu’ils échangeaient.
Ces épîtres si soignées étaient une des plus chères dis-
1 À M. Pigalle, de Lucerne, 14 août 1809.
2 Courier voulait très probablement parler de Duroc.
tractions de Courier aux heures tristes ou monotones de sa vie militaire. On peut affirmer que le plaisir d'écrire à M"° Pigalle était pour lui au moins aussi vif que celui de la voir: Ce qui l’attirait à Paris en 1812, ce n’était donc pas le désir de retrouver la seule personne de sa famille qui lui fût sympathique”.
Ce n’était pas davantage l’espoir de fréquenter assidüment ses savants amis, les Clavier, les Bosquillon, les Boissonnade, ni même de rencontrer chaque année Madame de Salm. Certes, il avait toujours eu pour cette aimable femme une affection sincère qui, vers la fin de son séjour en Italie, allait se ravivant. Mais la princesse se partageait entre Paris el son château de Dyck. Courier savait qu'il ne la verrait guère.
Pas plus que les affections de famille, les soins de l’amitié ne l’appelaient donc à Paris. C'était le désœuvrement, le besoin après une longue résidence sur une terre, étrangère quoique amie, de changer d'horizon, et de varier les plaisirs d’une vie un peu monotone.
D'ailleurs, lorsqu'il fut rentré en France, le vide de son existence désæuvrée lui apparut beaucoup mieux qu'avant. Ea Italie, il ne l'avait guère senti; il faisait si bon rêver, lire et se laisser vivre à Naples, à Albano, à Frascati, dans toutes les villégiatures entre lesquelles il se partageait depuis qu'il avait quitté l’armée!
À Paris, il s’'enauya : la boue et la poussière le chassèrent; il alla s'établir, dès l'été de 1813, à Saint-Prix dans la vallée de Montmorency pour y jouir de l'air de la campagne et pour retoucher la traduction de Daphnis et Chloé.
Mais ce n’était qu'une villégiature momentanée, puis-
! On sait que M°° Pigalle habitait Lille, mais Courier aurait
pu la rencontrer à Paris chez leurs parents communs, les Marchand. |