CHAPITRE XVIIL
qu'à cette date même il travaillait à « mettre un peu d’ordre » dans ses affaires pour aller à Athènes. Il avait done toujours dans la tête son pèlerinage païen! « J’en veux, « dit-il en raillant, rapporter des reliques, soit la lanterne « de Diogène, ou bien le miroir d’Aspasie »!.
Le voilà donc cette fois bien décidé à partir, à fuir l’ennui d’une vie grise et banale, à chercher les émotions que la Grèce fait naître chez ua lettré.
Mais, hélas! l'heure est mal choisie : c’est l’année terrible où le sort de la France et de l’Europe va se jouer sur les champs de bataille de Dresde et de Leipzig. Courier, sans doute, affecte l'indifférence pour ne pas démentir son attitude de scepticisme patriotique, qui convient à merveille à un militaire mécontent; il se raille des « gens qui sui- « vent les armées sur la carte etne les perdent non plus de « vue ques’ils répondaient de l’événement ».« Dieu, ajoute- « t-il,me fait la grâce d’être là-dessus d’une parfaite indit- « férence »°.
Combien cela sonne faux! Comme cet homme d’espritse donne du mal pour prendre une pose absurde et pour écrire une sottise!
Courier manque totalement de clairvoyance, car il n’aperçoit pas les conséquences effroyables pour la France d'une grande défaite en Allemagne. Il manque aussi, avouons-le, de sincérité. Mais il n’est'pas privé de cœur autant que ces odieuses bravades tendraient à le faire croire. Non ! que les fidèles de Courier se rassurent; ce n'est là, pour ainsi dire, qu’un cynisme à fleur de peau. Son âme n’est point gangrenée : si l’on veut s’en convaincre, qu'on se rappelle l'ennui, la douleur qu'il éprouvera, quelques mois plus tard, lorsque, les Alliés entrés à Paris, il devra
1 À Me de Salm-Dyck, 25 juillet 1813.
2 À Ja même. Paris, 29 septembre 1813.
subir « l’odieuse nécessité de voir partout chez lui des figures russes et allemandes »*.
Il n’en est pas moins vrai que la phrase sur son indifférence patriotique est une bravade bien malheureuse : elle fut aussi cruellement expiée que légèrement lancée. En effet, parmi les conséquences lointaines de la catastrophe de 1814, il en est une que Courier ne pouvait cerles pas prévoir ; sa destinée devait s’en ressentir. La bataille de Leipzig, la campagne de France suivant de si près la déroute de nos armées, l’empêchèrent de partir pour la Grèce. Sans but, sans emploi au milieu de sa patrie envahie, lui qui avait joué si gaiement le rôle d’envahisseur en Italie, il ne peut même plus faire de projets. La rêverie n’est plus de saison; les promenades, la flânerie sont sans charme sous l'œil des cosaques. Bref, Courier arraché à ses travaux, à ses habitudes, à lui-même, en proie au désœuvremert et à l'ennui, va finir par commettre la faute décisive et irréparable de sa vie. Il va s’éprendre de la trop jeune fille de son ami Claviec.
Cette amourette ne pouvant tourner comme tant d’autres intrigues galamment menées et prestement dénouées à Toulouse, à Plaisance, à Rome et à Naples, cette amourette l’'aménera fatalement au pied des autels, où il devra jurer de sacrifier à la vie conjugale sa liberté, sa fantaisie de bohème.
Mais le sacrifice, fait de mauvaise grâce, ne sera ni sincère, ni complet : il en résultera un perpétuel malentendu, et, au fond, une véritable mésintelligence entre Courier et sa femme, et cela enfin sera cause de son assassinat dans la forêt de Larçay, en 1825, à l'âge de 53 ans, dans la pleine maturité de son talent.
! Recueil des Lettres inédites. Edit Sautelet, t. II, p. 85.