CHAPITRE XIX
cute ce travail. Mais il ne se borne pas à la critique verbale; il ÿ joint des notes explicatives comme celles qu'un bon professeur de grec dicterait à ses élèves. Gardons-nous donc de la témérité des critiques qui ne veulent voir en Courier au’un dilettante de l’érudition. Il y a chez lui du dilettantisme, mais il y a plus et mieux.
Nous lui adresserons un seul reproche : aux yeux d’un moderne sa connaissance du grec n’est pas suffisamment éclairée par celle de l’histoire. 11 en résulte qu’il ne distingue pas assez les époques de la langue et de la littérature qui lui sont chères. Il aime tout en bloc, et peut-être un peu sans choix; car son mépris de la science historique lui fait metlre, pour ainsi dire, sur le même plan tous les Grecs anciens, depuis Homère jusqu’à Plutarque et jusqu’à Longus”’. Cet état d'esprit est opposé à celui qui caractérise un véritable savant. Sur ce point, Courier est trop resté l'élève de ses maîtres les Vauvilliers, les Larcher, les hellénistes apparentés à Madame Dacier et à l'abbé d’Olivet.
Le tort de ces lettrés, c’est de soumettre les œuvres antiques à des règles artificielles et de les juger d’après certaines lois abstraites du beau. Courier avait trop de goût pour ne pas sentir vivement le vice de cette école au point de vue de l’art de traduire. Mais si le ridicule lui saute aux yeux dans ces traductions du xvin° siècle qui font parler en style de cour, ou d'académie, un chevrier, un stralège, un héros homérique, il n’est malheureusement pas capable de s'émanciper tout à fait des habitudes d'esprit de ses maîtres. En d’autres termes, il excelle dans la critique des traducteurs?, mais il lombe un peu, comme Larcher ou
1 Quelle que soit l’époque de Longus, il ne peut être antérieur au u*siècle de notre ère.
2 Voir notamment sa critique de Larcher dans la préface de sa traduction d'Hérodote, qu’il composa en 1823 et qui par suite sort du cadre de cette étude. .
Vauvilliers, dans le défaut qui consiste à ne pas éclairer assez par l’histoire sa connaissance de la langue grecque.
On voit où tend notre observation; en général, disonsnous, il ne sait pas suffisamment localiser les auteurs qu'il étudie et, selon un cliché moderne, les replacer dans leur milieu.
Courier, à la vérité, semble avoir essayé d'écarter ce reproche dans la préface qu'il publia en 1823 pour annoncer la traduction de quelques fragments d'Hérodote. Dans ce morceau, où il retrace les origines de la prose grecque, il caractérise assez bien l’époque d'Hérodote, lequel suivit de près les premiers logographes « et mit plus d’art dans sa diction, moins incohérente, moins hachée ». Il note avec justesse l’état de la civilisation, et observe non sans finesse que ce vieil auteur « n’a pas écrit la langue de son temps commune en Tonie », mais qu'il mêle à sa phrase le plus qu’il peut d’archaïsmes empruntés à Homère et à Hésiode. Voilà qui trahit chez Paul-Louis le souci de prouver un sens historique plus précis; mais ces pages il les a écrites presque au terme de sa carrière.
On sait quelle est la thèse principale qu'il y développe : c'est traveslir l'antiquité que de changer en dames et en princesses des filles de roitelets primitifs qui « mènent boire leurs vaches à la fontaine voisine » ; c’est trahir Hérodote que de lui prêter le langage poli de la cour et du beau monde. Oui; nous sommes d'accord avec Courier. « Cette rage d’ennoblir, ce jargon, ce ton de cour » nous écœurent comme lui, car ce sont faussetés évidentes, choquants anachronismes.
Mais Courier lui-même, qui parle d’or, est-il à l'abri de tout reproche? Voyons comme il entreprend d’accommoder les grecs classiques sous prétexte de les traduire. Passe encore pour sa tentative de rendre Hérodote dans la langue de Froissard, puisque par sa naïvelé « l’homme d’Halicarnasse » a tant de rapport avec nos vieux conteurs. Mais sa