CHAPITRE XIX
Chloë', tout exquise qu’elle sorte de ses mains, ne constituet-elle pas, au point de vue historique, un véritable anachronisme ?
- Larcher donne dans le travers d’arranger l'antiquité au goût du jour, mais Courier travestit Longus selon son goût personnel, ou plutôt suivant le goût dont il s’est entiché après avoir lu Amyot. En faisant deviser deux enfanis de Lesbos comme de jeunes paysans tourangeaux?, sous prétexte que ce langage est nâturel et poétique, il impose à Daphnis et à Chloé une sorte de déguisement ; il force, pour ainsi dire, le sophiste Longus à revêtir la livrée d’Amyot et du xvi° siècle français. Or, ce langage est-il bien adéquat aux personnages, à l’œuvre elle-même et à son époque? Évidemment non. Il ya au fond quelque chose de trop artificiel et de trop voulu dans l’entreprise de Courier. Sainte-Beuve, qui a caractérisé par des traits si justes le roman grec, note que le traducteur moderne y a «infusé un degré de naïveté qui est plutôt dans le sens que dans les expressions* de l’auteur ». Ll est vrai que Longus cherche à donner l'illusion de la naïveté par le redoublement de l’article, par la répétition, et par l'anaphore. Soit, mais c’est naïveté voulue. L’art du sophiste est si raffiné qu’il arrive à simulerle naïf‘; ce qui ne va pas sans miévrerje, ni même selon le mot de Sainte-Beuve, « sans mignardise ».
11 résulte de ceci que les plus grands éloges qu’on puisse
1 On sait que Courier désignait sous ce nom tout court l'œuvre qui était la fille préférée de son esprit.
? C’est bien la langue de Touraine dont Courier s’est servi, celle de ses voisins. « Mes voisins allant vendre un âne à la foire de Chousé, ne causent pas autrement, n’emploient point d’autres mots ». Préface de la traduction d'Hérodote.
3 Nouveaux Lundis [V. Daphnis et Chloé.
# Huet en avait mieux jugé que Courier, « C’est un style de sophiste », écrit-ilà Segrais.
décerner à Courier pour le charme dont est empreinte sa Pastoraleseretournentun peu contre l'exactitude du traducteur. C’est une grande faute que de rester trop au-dessous de son modèle. Mais le dépasser ce n’est plus le traduire.
Jugeons donc la Chloé non comme une traduction, mais comme une œuvre d'art exquise inspirée de l'antiquité. Ne craignons pas de déclarer qu’elle est bien au-dessus de l’original. Ce quichez Longus était maniéré et parfois presque scabreux est devenu, sous la plume de l’auteur français, d'une naïveté touchante; et qui a contribué, si ce n’est Courier, à donner au paysage cette douceur et cet éclat, à la lumière cette limpidité si transparente qui font de l’ouvrage une peinture dans le style du Poussin ‘? Bien qu’il n’eût jamais vu la Grèce, il l’a sentie et il en a donné l'impression tout comme l’auteur de /’Arcadie dans son tableau fameux.
Longtemps après avoir publié sa Chloé, il se demandait si une vraie copie de l’antique avait jamais été faite ?. « Il « y a, dit-il, des gens persuadés que le style ne se traduit € pas, ni nese copie d'un tableau ». Et il ajoute: « On ne « fera sans doute jamais une traduction tellement exacte et « fidèle qu'elle puisse en tout tenir lieu de l'original ». Sa version de Longus lui donne raison sur ces deux points. Elle a un style propre, différent de celui de l’auteur grec, ce qui prouve que le style ne se traduit pas; et d’autre part, elle n’est point adéquate à l'original puisqu'il n’est personne qui ne la juge plus belle. Mais il faut avouer que cette façon d'être infidèle est un privilège du génie.
Envisageons maintenant non plus ce petit chef-d'œuvre, mais les traductions proprement dites, celles de Xénophon et de Plutarque. Nous y trouvons une méthode rationnelle:
! « Le paysage de Daphnis et Chloé, a dit Gœthe, est tout à fait dans le style du Poussin ».
? Dans la préface d’une traduction d’Hérodote.