II. — Haines et affections
Quand on étudie Courier, on est d’abord frappé de son scepticisme, assez rare chez les hommes de sa génération, et surtout chez ceux qui furent associés de près ou de loin à la grande épopée militaire de la Révolution et de l'Empire. Ce scepticisme élait en germe chez l'adolescent studieux, chez le jeune lieutenant de Thionville et ses premières lettres l’attestent. Plus tard, il se développe au spectacle de la vie et des hommes; nous le trouvons déjà définitif et irrémédiable, semble-t-il, dans les Conseils à un Colonel, dont l'auteur refuse d'admirer les grands hommes du jour et le plus grand de tous, Bonaparte. Voilà pourquoi Courier avait le droit d’écrire en 1810 : «ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai lieu d'admirer la haute impertinence des jugements humains” ».
Pourtant ce scepticisme n’est pas, comme chez d’autres, la négation de tout : il est plutôt mécontentement et désillusion. C'est comme un enduit superficiel de la pensée,
1 Edit. Sautelet, Il, p. 45.
une sorte de vernis qui s'écaille parfois et sous lequel nous voyons poindre des affections et des rancunes, des goûts et des haines qui sont avant tout des affirmations.
Sa principale haine est peut-être celle de l'autorité, d'abord de l'autorité militaire, à partir du jour où, en Calabre, il a senti le joug. Voyez comme il se rebiffe d’abord contre Reynier, puis contre le brutal Dedon. Cette aversion s’en prend bientôt au pouvoir civil, lorsque délivré du harnais l’ancien officier voit à ses trousses commissaires, préfets et ministres, dans l'affaire de la tache d'encre. Ainsi, il ne faut pas toucher à Courier; il regimbe et il mord dès qu'on tente de tirer sur la bride. Comment s’étonner dès lors qu’il ait payé en pamphlets au gouvernement de la Restauration les tracasseries administratives d’un maire ou d’un préfet?
Mais du moins, en vouant à l'autorité toute son exécration, il décharge sa bile, il se défend.
Moins légitimes sont ses rancunes contre la noblesse, et pourtant elles sont plus violentes encore. Ici, ne l’oublions pas, il s’agit d’une haine de famille transmise par son père, et l’on sait combien ce dernier avait eu à souffrir des grands seigneurs. On dirait que chez Courier les passions les plus vivaces sont celles qu’il tient de sa naissance et de son éducation, aussi, peu s'en faut que ses sentiments à l'égard des courtisans ne soient de la fureur. Le grief le plus violent qu'il ait contre l'Empereur est même d’avoir rélabli une noblesse, plus sotte et plus brutale que l’ancienne, alors qu'on pouvait se croire à jamais débarrassé de loute espèce de noblesse; il est dégoûlé du régime à partir du moment où il voit, au fond de la Calabre, une pelite cour se former autour du général Reynier jadis « bon homme ». « C'est vraiment une plaisante chose à « voir que celte cour et comme tout cela se guinde peu à « peu... Au reste, on ne lui parle plus. 1l y a des heures, « des rendez-vous, des antichambres, des audiences ».