CHAPITRE XIX
moderne, trouverons-nous pareil exemple d’impartialité, disons mieux de partialité pour l’ennemi? Notre original tombe ici dans un travers français qu’il exagère encore.
Il ne pense du mal des moines que lorsqu'ils détruisent des manuscrits grecs, comme ces religieux de l’Abbaye de Florence qui s’efforçaient de frustrer de leurs précieux infolios de parchemin et le gouvernement et du même coup les dévots de l'antiquité. Il n’y a donc que le zèle de l’érudition qui puisse l’animer contre eux'; encore faut-il signaler la modération avec laquelle il dénonce ces larcins?.
C’est tout au plus s’il raille la naïveté des hommes qui se laissent gouverner par quelque prêtre « jusque dans les moindres détails ». [l note aussi, mais sans colère, la luxure et la sensualité de ces parasites de la famille calabraise : « c’est le royaume des prêtres, où tout leur appartient. On « y fait vœu de pauvreté pour ne manquer de rien, de chas- « telé pour avoir toutes les femmes* ». Ce dernier trait est tout voltairien. On voit que Courier a lu le Dictionnaire philosophique où il a goûté des traits de satire dans le genre de celui-ci, à l’article Abbé : « L'abbé spirituel était un « pauvre à la tête de plusieurs autres pauvres; mais les « pauvres pères spirituels ont eu depuis deux cent, quatre « cent mille livres de rente... Un pauvre qui a fait serment « d’être pauvre, et qui en conséquence est souverain! » Il ne pouvait guère écrire sa phrase sur le royaume des prètres sans se rappeler aussi ce trait : « C’est une chose bien « déplorable qu’on n'ait plus pour les moines, dans les dix- « neuf vinglièmes parties de l’Europe, ce profond respect
1 Le savant suédois Akerblad juge plus sévèrement les moines de la Badia qui firent disparaître leurs manuscrits avant l'inventaire.
2 À M. Chaban. Éd. Sautelet, I, p. 257.
3 A Sainte-Croix, Ibid., 1, 150.
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«et cette juste vénération que l’on conserve encore pour « eux dans quelques villages de l'Aragon et dela Calabre’ ». Ces rapprochements nous montrent un Courier imprégné de l'esprit de Voltaire, comme la plupart de ses contemporains, ce qui ne saurait surprendre. C'est le signe d’une époque. Cette mentalité était naturelle alors à la bonne bourgeoisie comme le goût de l’ordre social à celle de notre temps. Mais je ne trouve rien, chez notre écrivain, qui enchérisse sur les idées communes au sujet des moines. L'attitude nouvelle qu'il prendra sous la Restauration lui sera donc imposée surtout par l'esprit de parti.
Ainsi, nous ne démêlons chez le futur pamphlétaire d’aversion très vive que contre l'autorité et la noblesse; car celle qu’il paraît avoir pour le métier militaire n’est que l'effet du découragement ou du dépit; en tout cas, elle est sujette à d’étranges revirements puisqu'elle ne l’empêche pas d’aller reprendre du service à Wagram après avoir pendu l'épée au croc.
Plus tenaces, plus intimement imêlés à tout son être, furent ses attachements. Il a aimé l’argent, les femmes et les amis; mais il a aimé avant tout les livres, l'antique et la nature.
S'il eut pour l'argent un amour parfois exagéré, c’est par tradition de famille. On peut affirmer que son père avait déposé en lui le germe de l’avarice : mais son caractère et ses passions le portaient parfois à s’en affranchir. De [à certaines contradictions observées par ceux qui vécurent dans son intimité. Griois nous dit qu’à Plaisance après avoir longtemps refusé d'acheter un cheval pour paraître à la tête de son escadron, il en acquit trois coup sur coup et « d'un prix considérable ». Mais c'est qu'il partait alors pour l’armée de Naples et qu'il voulait s’équiper magnifi-
! Voltaire, Dict. philosophique, art. François-Xavier.