CHAPITRE XIX
répétera qu'il est seul sensé et sage en face de gouvernants brutaux et stupides.
Pour l'instant, il est surtout misanthrope. Mais sa haine des hommes n’a rien de systématique, rien surtout de farouche. IL haït les importuns, les administrateurs, les faux savants, la pédantaille; mais il aime les vrais savants, modestes et bons, les Sainte-Croix, les Boissonnade, les Clavier.
Eu politique seulement, on voit poindre chez Courier quelques idées claires. Sa haine du despotisme est absolue et foncière. Ce n’est pas une passion mystique, mais tres positive. Avec l'autorité, il haït tous ses suppôts, magistrats, préfets, gendarmes. [l y joindra bientôt les prêtres quand, sous la Restauration, le clergé deviendra une force de réaction ‘, la plus violente et la plus fanatique. Les amis de l'ordre? peuvent en gémir : c’est la chaleur avec laquelle il attaqua le pouvoir, c’est cet esprit d’insurrection légale contre le despotisme, qui l’ont rendu si populaire. C’est par là qu’il a exercé une influence immense sur son siècle et qu’il s'impose encore à l'estime de notre société contemporaine comme un des pères de la démocratie.
Le régime démocratique, qu’on peut haïr mais dont on ne saurail nier l’avènement, à pour fondement el pour idéal le bonheur de l'individu. Assurer son bien-être, tei est le rôle de l’État. Ne sont-ce pas Les idées de Courier que nous voyons triompher enfin ? |
Au cours de sa carrière, il s’est montré à nous indépendant, personnel, impatient de toute contrainte : le jour où il voudra dire son mot sur la conduite des affaires publiques, il s’efforcera naturellement d'affirmer son esprit individualiste. A la société brutale, à l’État tyran, il oppo-
1 « Rien ne fait tant de tort aux prêtres que l’appui du Gouvernement ». Gaxelte du Village, n° 4.
? Un Vitu, par exemple.
sera l'individu, seul digne de sollicitude, à ses yeux.
L'origine divine du principe d'autorité à jamais répudiée et bafouée, l'État n’a de raison d'exister que pour servir les intérêts et défendre les droits des individus. Par conséquent, Courier arrive à formuler ainsi son idéal : « La nation ferait « marcher le Gouvernement comme un cocher qu'on paie, «et qui doit nous mener, non où il veut, ni commeil veut, « mais où nous prétendons aller, et par Le chemin qui nous « convient ».
Ce langage effraie Les critiques du xix° siècle : Vitu le déclare criminel et impie; Sainte-Beuve lui-même juge, en 1852, que c’est là parler peu sensément. Mettons-nous résolument au-dessus des timidités, parfois puériles, de l’esprit conservateur. La définition de l'État, donnée par Courier, ne semble-t-elle pas juste et naturelle? N'exprimet-elle pas le rêve, de mieux en mieux réalisé, des nations modernes enfin émancipées? Le caprice des gouvernants n'est-il pas obligé, presque partout, de s’incliner devart la volonté des peuples? Le temps et les révolutions ont donné gain de cause à notre émancipé qui a su devancer l'avenir, au moins sur ce point. En soutenant qu’un bon gouvernement n’est qu un cocher à qui tout citoyen éclairé, à qui La masse des citoyens, a le droit de dire : mène-moi là, il à fait la théorie du régime républicain. Il est donc juste que la démocratie le regarde comme un ancêtre, même si c’est son caractère grincheux qui l’a amené à de telles affirmations.
Et pourtant, Courier ne fut jamais républicain. Libéral, il s'est attaché de bonne heure à l’idée du gouvernement constitutionnel. Voilà certes la conviction politique la plus nette qu'il ait jamais manifestée. Il commence à l’exprimer et à la défendre dès l’époque du Consulat, dans son Éloge d'Hélène. C'est Ià qu'à propos de Thésée il fait l'exposé. du régime qu’il rêve, où l'autorité d’un prince bienfaisant se concilie avec la liberté du peuple : on vit, dit-il, « un chef