CHAPITRE IL
parfaite indifférence politique, qui se manifeste dès cette époque, pouvait le rendre fort suspect. Heureusement qu'étant à Thionville, loin de la guerre et du péril, il fut loin aussi des yeux des commissaires.
À une époque si critique pour la France el pour la République, Paul-Louis ne paraît guère se douter qu'il est soldat. Pendant ces mois d'août et dé septembre 1793, tandis que retranchées derrière la Lauter et les lignes de Wissembourg, les armées de l'Est tiennent tête péniblement aux Prussiens et aux Impériaux, le jeune lieutenant en garnison à Thionville paraît surlout préoccupé de ses études grecques et latines. C’est là ce qu’il appelle « son « travail ». C’est la grande affaire qui passe avant tout. De Paris, sa mère lui envoie des livres qu’il réclame’, Parmi ces ouvrages, il y en a quelques-uns qui traitent de l’artillerie et du génie. Paul-Louis n’en est pas encore arrivé à se désintéresser totalement de son métier. Il veut même en connaître au moins ce qui peut s'apprendre dans les livres; il souhaite, grâce à Bélidor, de pouvoir en remontrer à ces « ingénieurs » si infatués de leur savoir et «i jaloux de leurs connaissances qu'ils refusent de communiquer les excellents cahiers où ils les ont acquises. Paul- Louis s'intéresse à la fortification et à ce qui traite des ouvrages de l'artillerie ; il se prépare à devenir un savant officier, à défaut d’un excellent officier.
Mais, dans la caisse de livres que sa mère lui fexpédie, ce qui a le plus de prix à ses yeux ce sont « deux volu- « mes in-8, du format de l’'Almanach royal, brochés en « carton vert; l’un est tout plein de grec et l’autre de « latin? ». Quelssont ces deux volumes? « C’est un Démos-
1 A sa mère, 10 septembre 1793. Edit. Sautelet,tome [, page 11. ? Remarquer cet Alexandrin. C’est un des premiers qui se soient trouvés sous la plume de Paul-Louis. Édit. Sautelet, tome I,
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thène ». L'un contient le texte de quelques harangues et l’autre, sans doute, la traduction latine. Voilà les véritables amis de Courier. Ce sont eux qui font sa joie et presque sa seule société. Il ne s'ennuie « que quand on le force à les quitter ». Sans cesse penché sur ces livres, qui sont « assez sales » à force d’être feuilletés, il oubliera et le monde et la guerre et jusqu’au devoir militaire. Lisant etrelisant toujours les mêmes, il ne saurait acquérir cetie vaste érudition qui fait l'historien. Mais il gagnera « autre chose qui vaut autant ». Qu'est-ce à dire ? Il faut entendre qu'il acquerra une profonde connaissance psychologique, sans parler de cette science de la langue grecque qui lui fait tant d'honneur et de l’art du style où il est passé maître.
Ainsi, dès son arrivée à Thionville, Paul-Louis se remet avec ardeur à ses chères études grecques, comme s’il voulait rattraper le temps perdu à l’école de Châlons. Logé avec un camarade de promotion, dont l'humeur était fort inégale, et avait lassé déjà tous les autres jeunes officiers, il songe à se chercher un logement particulier, non pour fuir le mauvais caractère de son compagnon, mais parce que son travail souffre un peu de cette vie en commun. C’est donc ce travail, entendez l'étude des textes classiques, qui est la principale occupation du jeune lieutenant. À côté de cela, l'apprentissage du métier militaire, la connaissance des soldats, l’exercice du commandement ne sauraient entrer en ligne de compte ; on peut dire que Paul-Louis est une véritable exception et que ses goûts sont en opposition avec ceux de presque tous les hommes de son âge.
M. Courier s’inquiétait à la fin de voir le jeune artilleur consacrer aux langues mortes le meilleur de son temps; il craignait qu’il ne négligeât ses devoirs militaires et ne compromit son avenir. Cet homme d’un esprit si positif aurait souhaité sans aucun doute, que son fils sût profiter des merveilleuses occasions qui s’offraient alors à tant