‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 29 sur 264 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

d'officiers d'obtenir un avancement rapide, inoui, sans aucun précédent dans l’histoire des armées modernes. Il lui adressa donc, sous forme de conseil, quelques remontrances sur le danger de se laisser oublier.

Paul-Louis, jusqu'alors si docile aux directions paternelles, ne craignit pas de manifester sa volonté. Ayant pris conscience de sa véritable vocation, il la défend même contre son père ‘. C’est par obéissance qu’il a embrassé la carrière militaire; qu'on ne lui demande pas maintenant de sacrifier des études qui font toute sa joie. Le temps qu'il leur consacre est « mal employé », prétend M. Courier : mais n'a-t-il pas le droit de se donner une satisfaction qui est la plus grande de toutes? et, du moment qu'il a su se mettre à l’abri du besoin et gagner sa vie en travaillant, personne ne peut le blâämer de satisfaire un goût si honorable qui lui offre « des plaisirs toujours nouveaux ». Cette réponse à son pere, Paul-Louis ne l’adresse pas directement ; il a soin de la glisser dans une lettre à sa mère, afin que M. Courier, la lisant par dessus l’épaule de sa femme, ne puisse y voir un acte de rébellion ouverte contre ses volontés. Mais, au ton résolu, on comprend que le jeune officier est décidé à ne pas céder et qu'il s’émancipe de la tutelle paternelle. Agé de vingt-deux ans, et livré à lui-même, il est désormais hors de page. Il déclare donc bravement que le seul temps qu'il regarde comme perdu dans sa vie, c’est celui où il ne peut jouir des études classiques, et il ne craint pas d’opposer sa « morale » au lémoignage unanime des hommes, dont « le calcul est faux ».

Ces goûts annoncent un savant, un érudit, non un soldat. Bien peu devaient les partager parmi tant de jeunes gens que le patriotisme ou l’amour de la gloire avait conduits aux frontières en cette terrible année 1793. C'était l’époque où, malgré des prodiges de valeur, nos armées

1 A sa mère, Thionville, 25 février 1794.

livrées à des chefs incapables, perdaient les lignes de Wissembourg'. « Personne ne commandait, personne n'obéissait ; on dénoncait, on destituait, Le désordre était extrême; le courage individuel ne faisait pas faute au moment de l’action; mais chacun allait à sa guise et l’ensemble manquait »* Toutefois, grâce à l'inaction de Brunswick, l’armée de la Moselle qui pouvait être écrasée, se fortifia tout à son aise sur la rive gauche de la Sarre, pendant le mois d'octobre. Bientôt Saint-Just et Le Bas envoyés en mission aux armées par le Comité de salut public exercent leurs sévérités, non seulement contre Îles généraux vaniteux ou incapables, mais contre les militaires négligents et même contre ceux qui cherchent à se procurer quelques distractions, au moment où la patrie en danger réclame toute l’ardeur de leur courage. Le tribunal militaire créé par les représentants prononce 670 jugeménts®, et condamne à mort 62 militaires, parmi lesquels le brave général Isambert qui avait manqué de sang-froid dans la désastreuse bataille du 13 octobre.

Pendant qu’avaient lieu ces exécutions, Paul-Louis, dans la paisible garnison de Thionville, se consacrait de plus en plus à ses études favorites qui étaient toujours la grande affaire de sa vie.

A défaut du patriotisme ardent des purs républicains, il ne semble pas même ressentir la fièvre de l’ambition, maladie honorable ét légitime en un temps, où, en s’exposant bravement au feu de l'ennemi, on pouvait en quelques mois franchir tous les échelons de la hiérarchie militaire, jusqu’au grade de général en chef. L'exemple des Hoche, des Landremont, des Pichegru et de tant d’autres ne pa-

A l’armée du Rhin, un certain Carlenc avait succédé dans le commandement en chef, à Beauharnais et à Landremont.

? Note de Legrand, citée par Chaquet. Wissembourg, page 185.

# Du 28 octobre 1793 au 6 mars 1794.

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