‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 31 sur 264 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Rien de mieux que d'aller dans le monde lorsqu'on y trouve du plaisir, mais notre helléniste avoue que « pas trois fois » il ne s’y amusa autant qu'il pouvait faire avec ses livres, et qu'il y gardait un visage triste qu’il ne pouvait cacher et qui était remarqué de toule la société, C’est qu’il portait le deuil de ses études gravement compromises par les plaisirs mondains. Ici, apparaît la faiblesse de son caractère, qui éclatera dans plusieurs circonstances. Il déplore le temps perdu, mais déclare ne pouvoir manquer une seule de ces réunions, et il en est réduit à se promettre d'éviter soigneusement, à l’avenir, « de faire des connaissances » « dans quelque pays qu'il se puisse trouver ».

On sera surpris sans doute d'apprendre par ce témoignage qu'en cet hiver de 1794, en pleine Terreur, et si près de l'ennemi, on se laissait aller à Thionville à l'emportement des plaisirs. Sans doute les circonstances étaient graves ; le Comité de salut public exerçait des rigueurs terribles, et les souverains de l’Europe coalisés contre la République française n'avaient pas encore posé les armes. Mais du moins la victoire venait de faire flotter nos étendards sur Wissembourg, débloqué gräce à la bataille du Geisberg. Wurmser avait fui misérablement devant les carmagnoles et Brunswick ne tardait pas à le suivre dans sa retraite. L'Alsace délivrée, Hoche entreprenait la conquête du Palatinat. L'année 1794 semblait s’éclairer d’une aube triomphale.

Lorsque, après avoir pris Landau et le Palatinat, le jeune général eut enfin installé ses troupes dans leurs quartiers d'hiver sur les bords de ia Sarre et de la Blies, il vint en février à Thionville épouser la fille du garde-magasin Dechaux. Courier, si lancé dans les « coteries » de la petite ville, dut assister aux fêtes données en l'honneur de ce mariage. Par malheur, il n’en ditrien. Indifférent à la gloire militaire, il échappa sans doute à la fascination qu'exerçait sur ses camarades ce jeune vainqueur, à peine plus âgé

que lui, dont l’armée de la Moselle entonnaïit les louanges et qui avait su inspirer aux ennemis la terreur des armes républicaines. Si Courier avait tenu à le connaître il en aurait eu les moyens, car Hoche, depuis son mariage, se regarda comme citoyen de Thionvillef. Mais il était trop fier pour rechercher cette illustre relation et trop sceplique pour y attacher du prix.

Courier nous apprend que cet hiver-là il passa au bal presque toutes les soirées; mais à son air on voyait aisément qu'il était triste et soucieux. Sans parler des maux de tête fréquents dont il se plaint, il souffrait cruellement de ne pas savoir danser. Ce souci a été si constant et si amer qu'il ya lieu de raconter quelques-unes de ses tentatives pour se faire initier à l’art de Vestris. La danse avait eu trop peu de place dans son éducation solitaire etsévère,surveillée par un père positif, et tournée vers les forles études. Or, il advint que le jeune homme éprouva de dures mortifications lorsqu'invité au bal, admis au milieu d’un cercle charmant de jeunes femmes dont la grâce le troublait, il dut avouer à sa honte qu’il ne savait point danser. Il essaya de vingt professeurs, mais en vain. Ce qu’un enfant apprend en se jouant, offre souvent d’insurmontables difficultés à un homme d’esprit qui raisonne. Sa vanité souffrait cruellement. Tantôt, il pouvait craindre de passer pour ün rustre; tantôt, au contraire, il semblait mépriser les personnes avec lesquelles il refusait de danser. C’est ce qui arriva lors du mariage d’un de ses sergents où il se trouvait invité. Quand on parla de danser il repoussa toutes les instances qu’on lui fit; el les braves gens de la noce crurent qu'il les dédaignait. Voulant sortir d’une situalion si pénible pour l’amour-propre d’un jeune homme Paul-

* En partant pour l’armée d'Italie, où il était nommé quelques Jours plus tard, Hoche laissait à Thionville sa jeune épouse qu’il confiait à ses « frères et concito yens réunis à la Société populaire ».

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