CHAPITRE 1V
Nous montrerons tout à l’heure, en rélablissant point pour point les faits tels qu'ils se sont passés, que rien n’est plus faux que ce langage.
Et d’abord, au mois de juin 4795, M. Jean-Paul Courier n'était pas mort. Agé de soixante-trois ans à peine, il continuait à s'occuper avec activité de ses domaines. Il devait vivre encore huit mois. J’en ai pour preuve indiscutable son extrait de décès que j’ai découvert sur les registres de la mairie de Cinq-Mars et qui est du 24 pluviôse an IV, ce qui correspond au 11 février 1796. Tout au plus, Paul- Louis put-il recevoir la nouvelle que son père était souffrant, tout au plus sa mère put-elle lui faire part de quelques inquiétudes. qu'elle aurait conçues au sujet de la santé du vieillard. Mais de là à inventer de toutes pièces la mort de M. Courier, il y a un abîme. D'ailleurs, si Paul- Louis eût réellement perdu son père, on ne lui eùt pas refusé un congé immédiat pour aller consoler sa mère et régler ses affaires d'intérêt. Les opérations devant Mayence n'avaient plus grande importance en juin 1795, puisque la Prusse, se retirant de la coalition contre la France, avait signé la paix de Bâle depuis le 5 avril. Rien ne s’opposait donc à ce qu’un simple capitaine rentrâl pour quelques mois dans ses foyers, à condition que quelque grave événement lPy rappelât. Mais Courier n'eut aucune raison à faire valoir pour quitter son poste; il s'en fut un beau matin « sans prévenir personne », comme il l'écrit si naïvement, afin d’embrasser ses parents el de revoir sa chère Touraine. Le prétexte de la mort de son père fut sans doute inventé beaucoup plus tard. Quoi qu'il en soit, on ne sait qui l’on doit le plus blâmer, ou le soldat d’avoir abandonné son poste devant l’ennemi, ou l’écrivain d’avoir, en préparani pour l’impression le recueil de ses lettres, essayé de tromper le lecteur au moyen de l'argument mensonger, dont il avait dû user déjà pour justifier auprès
de ses chefs sa désertion.
Certains détails de son récit pourraient servir à le réfuter, tant ils seraient invraisemblables dans l'hypothèse où il aurait cru à la mort de son père. Ainsi, ce fils désolé et presque fou de douleur s’atlarde près de Trèves, à visiter «son abbaye »; puis, arrivé à Paris, au lieu de prendre aussitôt la diligence de la Messagerie nationale pour Orléans, afin de venir essuyer les larmes de sa mère, il recouvre la raison et se met prudemment en quête de protecteurs, pour se faire pardonner son incartade.
On pourrait tenter de défendre Courier contre cette argumentation en faisant valoir que la notice qui accompagne les lettres ayant été composée vers 1824, il a pu, à vingt-neuf ans de distance, embrouiller les événements.
Mais le fait qu’il déserta n’est malheureusement pas niable; il s’en accuse lui-même, et d’ailleurs j'ai la preuve de sa présence à la Véronique au mois de juin 1795. Rien ne peut donc disculperle soldat. Lui-mêème compritsi bien la gravité de sa faute qu'il s'arrêta à Paris pour essayer d’en détourner les conséquences.
Quant au prétexte qu'il donne pour excuser son départ de Mayence, il ne saurait être imputé à un défaut de mémoire, car Courier ne peut oublier, même à trente ansde là, que lorsqu'il quitta l’armée de la Moselle son père vivait encore, qu'il vint l’embrasser à la Véronique après une séparation de deux ans, et qu’enfin c'est d'Alby et non des bords du Rhin qu'il apprit un peu plus tard le grave et douloureux événement de la mort du vieillard.
Paul-Louis se trouve donc convaincu d’avoir commis, pour la première fois en l'an IV, cette faute militaire qualifiée « aban don de poste » qui est punie dans toutes les armées des peines les plus graves. La sanction fut nulle ou à peu près. L’indulgence que l’on montra pour lui doit être déplorée; car elle put contribuer à affaiblir dans son esprit la notion du devoir militaire. Par la suite, il ne se gèna jamais pour quitter son régiment sans permission ;