‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 39 sur 264 · CHAPITRE V. VS · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. VS

même, dont on reconnaît le ton à la fois caustique, satirique et enjoué. Ce Dalayrac devait être doué d’une excellente mémoire.

« Je suis peu fait pour le métier des armes : les longues « marches, la fraîcheur des bivouacs, le tumulte et l’oisi- « veté des camps fatiguent la têle ; la vue d’un champ de « bataille soulève mon cœur. — Liberté! Dieu le veut! « Vive la République! sont des paroles magiques à l’aide « desquelles les ambitieux de tous les temps ont soulevé « les peuples et bouleversé les empires. — Grâce à ma « bonne étoile, je suis sorti sain et sauf de la mêlée. Que « les tambours battent maintenant la diane, le rappel, la « générale ou la charge, je m'en moque, cela ne me re- « garde plus. J’inspecte les forges; je fais préparer des armes « à ceux qui doivent combattre. Je vais, dans mes loisirs, « sacrifier aux Muses; je vais redire en prose française les «amours naïves de Daphais et de Chloé. Puisse Longus « retrouver !‘ en moi un traducteur digne de lui! »

Dans ces lignes on voit Courier toul entier : sa santé délicate, son horreur du bruit et de l’oisiveté, le scepticisme précoce avec lequel il raille [es entraîneurs d'hommes de tous les temps, qui savent, dans l'intérêt de leur ambition, remuer les foules par des mots magiques, son égoïsme naïf et presque inconscient, mais énorme, grâce auquel il peut penser avec indifférence à ceux qui vont se faire tuer pour la patrie tandis qu’il est à l'abri du danger, enfin la volupté du dilettante et du ciseleur de phrases.

Nous apprenons, par cette déclaration, que le dessein de traduire du grec de Longus les amours de Daphnis et Chloé est dès lors arrêté dans son esprit. Bien des années s'écouleront encore avant qu'il lui soit possible de mettre la dernière main à ce travail, mais du moinsil y pense

1 Courier dit retrouver, faisant allusion à la traduction qu'Amyot avait déjà tentée de Daphnis et Chloé.

et peut-être y consacre déjà une partie de son temps.

C'était la matinée qui était occupée par ce sérieux labeur, et par quelques autres qui durent faire tort plus d'une fois à la correspondance administrative de l’inspecteur des forges. Tout studieux qu'il était, Paul-Louis ne s'enfermait pas la journée entière dans sa chambre. Il se promenait beaucoup, seul ou avec des amis, el se dirigeait habituellement du côté du canal ombragé par de magnifiques peupliers, sous lesquels il se plaisait à rêver. C’est là qu’au cours de doctes entretiens, où toute l'antiquité classique eut sa place, il entraîna bien des fois un savant polonais, M. Chlewaski, dontil avait fait rencontre chez un libraire.

Dix ans plus tard, les instants passés en compagnie de ce lettré dans ce site charmant lui paraissent compter parmi les plus doux de sa vie. C'est qu'aux agréments de la nature se joignaient les séductions d’une conversation érudite et variée. Paul-Louis avait rencontré un homme qui partageait ses goûts et dont l’amitié le flattait, Tout jeune encore, passionné pour l’érudition plutôt que véritable érudit, il s’honorait fort d’une intimité si cordiale avec un homme, vraisemblablement plus âgé, qu'il regardait comme un véritable savant. Après son départ de Toulouse, il entretint soigneusement des relations épistolaires avec Chlewaski; il est piquant de voir combién son apathie naturelle et son laisser-aller cèdent, dans ces lettres, au désir de plaire et de séduire. Il se met en frais d’esprit et d’érudition, abuse des citations françaises ou latines, parle grec au besoin, copie des inscriptions, disserte sur les arts et les monuments de Rome et s'élève parfois à l'éloquence. De leur côté, les lettres de Chlewaski lui font tant d'honneur qu'il a plaisir à se vanter que tout cela lui est adressé.

‘A M. Chlewaski à Toulouse Tarente, le 8 juin 1806.

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