‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 40 sur 264 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Tous les amis de Courier n'avaient pas droit à une considération aussi flatteuse. [l y avait parmi eux nombre de jeunes gens qui ne furent que de joyeux compagnons de plaisir. Car le plaisir fut la grande affaire du moment en ces années 1796 et 1797, qui succédaient aux jours sombres de la Révolution. Les spectacles, les bals, les aventures galantes remplissaient l'existence de la jeunesse, à Toulouse, comme à Paris; or, pour aimer le grec et être leltré Paul-Louis n’en avait pas le cœur moins jeune.

« Un soir, nous dit Dalayrac, qu'il assistait à la première « représentation de la Fille mal gardée, ballet-pantomime, « son cœur fut vivement ému par les grâces légères et les « pirouettes de M"° Simonette, charmante danseuse. Il « s’empressa d'aller dans les coulisses la féliciter de son « succès, et il fut accueilli avec un sourire si gracieux que « la tête lui en tourna et qu’il prit le lendemain un maître « à danser, pour se rendre ainsi plus digne d'approcher de « cette belle. Depuis cette époque, il eut pour la danse « une véritable passion. Je le trouvais souvent en nage va-

« quant à cet exercice. »

On se souvient des « mortifications », qu'il avait éprouvées à Thionville pour n’avoir pas su danser, et des leçons prises sans résultat, et d’une espèce de honte mal placée qu'il ressentait à ce sujet. Quoi d'étonnant que l’amourpropre stimulé par Le désir de plaire, lui ait inspiré cette fois assez d'énergie et de persévérance pour apprendre définitivement et pouvoir enseigner à son tour un art si fort en honneur dans la joyeuse société du Directoire? II s'y consacra âvec ardeur; chaque matin il quittait ses occupations pour recevoir les leçons de maître Larrieu qui au son d’une « pochette » lui faisait battre des entrechats. Le spectacle était « comique » assure Dalayrac.

Quant à la liaison banale qui avait provoqué cetle recrudescence d'amour pour la danse, elle dura plusieurs mois; elle entraîna Courier à des folies, « et comme il avait

« l'habitude, nous dit son ami, d'écrire en grec ses dé- « penses secrèles, j'eus occasion de remarquer que son « livre-journal s'était enrichi à celte époque de plusieurs « articles en langue d'Homère ».

Le désir de plaire développe le goût de la toilette; transformé en muscadin notre officier d'artillerie connut de frivoles préoccupations d'élégance.

« Ayant reçu de Paris un coupon de drap gris de perle, « d’une extrême finesse, il voulut en faire faire une redin- « gote; mais, se méfiant avec juste raison de la probité de «son tailleur, il jugea prudent de mettre d’abord son étotfe « dans des balances, pour en connaître Je poids, puis il fit « venir maître Manceau, homme à grande réputation, et « lui dit : « Il me faul, le plus promptement possible, une « redingole bien longue, bien large, bien doublée de « même, qui me donne un air élofflé. Taillez en plein « drap, mais ayez soin de me rapporter toutes les rognures; « Car j aime beaucoup les rognures, souvenez-vous-en ».

Trois jours après, Courier reçut sa redingote. Elle allait à merveille. Mais, par malheur, soumise à l’épreuve de la balance, elle se trouva trop légère.

« Il s’empresse d'aller chez Manceau se plaindre et ren- « contre justement notre homme dans sa boutique essayant « à son fils, âgé d'environ six ans, une carmagnole de drap « gris de perle. « Voilà, s'écria Courier, l’étoffe qui me « manque; je la retrouve sur les épaules de votre enfant : « vous êles pris en flagrant délit, vous ne pouvez le nier ».

« Manceau crut prudent de ne pas contester un fait de « la dernière évidence et dit à Courier : « Qui, mon capi- « laine, j'ai détourné le superflu de voire drap pour en « habiller mon fils unique, celui qui doit me succéder un « jour dans l'honorable profession de tailleur. N’allez pas, « Monsieur, faire pleurer ce cher enfant avec votre air de « sévérité; déridez votre front; et toi, mon petit Isidore, « lève ta casquette, fais serviteur à M. le capitaine, et dis-

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