‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 41 sur 264 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

«lui : Mon capitaine, je vous remercie de la carmagnole « que vous voulez bien me donner; je la conserverai pré- « cieusement en mémoire de vous ». L'enfant répétait mot «à mot la harangue que lui soufflait son père ; et Courier, « désarmé par cette espèce de parade, se mit à rire et par- « donna. J'étais présent à cette scène ».

De cette histoire plaisante, nous retenons surtout un trait, c'est la bizarrerie du caractère de Courier visant à l'originalité dans ses moindres actions et pesant son drap avant de le confier au tailleur. Toutefois, ce qui parut à Dalayrac excentricité de jeune homme était plutôt encore, à notre avis, minutieuse précaution d’avarice inspirée sans doute à Paul-Louis par le souvenir des exemples paternels. Ea tout cas, sa défiance, d’ailleurs justifiée, étail bien digne de Jean-Paul Courier, lequel se comporta toute sa vie en homme qui craint d’être volé.

Dalayrac et Courier allèrent ensemble « augmenter le nombre des convives » d’une certaine demoiselle Cateau, vieille fille tenant table d'hôte. « C’est là qu'une douzaine « de jeunes gens doués d’un riche appétit se réunissaient « matin el soir ; c'est là que chacun racontait les nouvelles « du jour, ses bonnes fortunes de la veille, ses espérances « pour le lendemain ; temps heureux où les plaisirs vifs, « les rires bruyants, les confidences intimes et une bien- « veillance réciproque nous faisaient savourer les charmes «de l'amitié ».

Paul-Louis n’y était pas insensible, bien qu'il soit de mode aujourd’hui de le représenter comme un être insociable et hargneux. A cette époque de sa vie, et plus tard en Italie, il eut de nombreux amis et sut se les attacher. Mais il ne les prenait pas au hasard; il se laissait guider dansses choix par la distinction de l'esprit et des manières. C’est ainsi qu’à la table d’hôte de M°° Cateau il se lia particulièrement avec un jeune homme qui se faisait appeler Lonce et qui, voyageant, disait-il, pour des affaires de com-

merce très importantes, était en réalité un émigré qui s'était permis de rentrer en France sans autorisation préalable.

Dans cet émigré, Paul-Louis avait reconnu un jeune homme de son éducation et de son monde. N'oublions pas que le fils de l’ancien seigneur de Méré et du Breuil devait être regardé à Tours, en 1815, comme un «épuré », c'est-àdire comme un noble exempt de toute compromission avec la Révolution et l'Empire. Il avait vécu pendant toute son enfance comme ces jeunes genlilshommes dont les chàteaux étaient voisins de ceux de son père; il les avait peu fréquentés sans doute, mais enfin ses traditions de famille, sa fortune, ses études le rapprochaient d’eux bien plus que des sans-culotles.

Voilà pourquoi Courier, qui s'était lié d'instinct avec Lonce, chez qui il trouvait communion d'idées êt de goûts, ne dut pas être fort surpris lorsque son ami le vint trouver et lui tint ce discours : « Mon cher Courier, nous sommes « liés d'une manière trop intime pour que je vous cache « plus longtemps mon véritable nom et la position critique « dans laquelle je me trouve. Je m'appelle Rissan, ma « famille habite les environs de Bordeaux; j'ai émigré fort

« jeune et je suis rentré clandestinement en France depuis « quelques mois. Mon père vient de m'écrire pour m'’en- « gager à quitter Toulouse, où mes jours ne sont pas en « sûreté, et veut que j'aille en Suisse attendre des temps « plus heureux; il m'envoie de l'argent pour faire ce « voyage. Que me conseillez-vous? »

« De garder l'argent‘; c’est un bon ami surtout en temps de révolution, dit Courier. Ensuite, pour tranquilliser monsieur votre père sur le sort de son cher fils, il vous faudra voyager fictivement dans les Treize-Cantons, sans quitter néanmoins les bords de la Garonne; je me charge de vous

* À partir d'ici nous laissons la parole à Dalayrac.

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