‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 42 sur 264 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

fournir une description dessites pitloresques que vous serez censé avoir visités, des escarpements épouvantables, des neiges éternelles, des avalanches, des glaciers, des torrents, des abîmes, des ours, et puis des prairies émaillées de fleurs, des eaux limpides, des cascades, des troupeaux bondissants et des bergères ravissantes; tout cela sera délicieux. Allons, écrivez à M. votre père que vous allez vous mettre en route; vous lui donnerez plus tard votre adresse pour vous faire passer des fonds par Toulouse; vous les recevrez ici vous-même sans escomple ». Lonce ne put résister à des conseils si pressants et si conformes à ses désirs, el il resta. Nous travaillämes tous les trois à sa correspondance avec son père, qui devint une chose extrêmement plaisante et qui nous amusa beaucoup.

Au bout de quelques mois, Lonce vint nous trouver mystérieusement etnous dit d’un air triste : « Mes amis, il faut nous quitter ; la police mesurveille; j’en ai été prévenu et pour éviter de tomber en ses mains, je suis décidé à aller coucher ce soir hors des barrières; et demain je prendrai, à la pointe du jour, la diligence de Bayonne, pour passer ensuite en Espagne. M. de M... doit me confier à M. Faune, précepteur de ses enfants, qui me conduira chez un honnêle jardinier du faubourg Saint-Cyprien ».

« Quoi M. Faune, répliqua Courier, doit vous servir de gu ide et de protecteur? Je ne connais pas d'homme plus peureux que lui : vieillard sans force et sans courage, son cerveau creux ne renferme que quelques sentences latines qu’il répète à tout propos. C’est nous qui veillerons sur une tête si chère ; c'est nous qui vous escorterons, qui vous défendrons, s’il le faut ». En effet, à l'entrée de la nuit, nous nous acheminâmes vers le faubourg Saint-Cyprien. Courier ouvrait la marche en habit d’uniforme et l’épée au côté; je venais ensuite avec Lonce et M. Faune formait à lui seul l’arrière-garde. Nous arrivâmes sans mauvaise rencontre. Le jardinier nous attendait sur le seuil de la porte; il nous

GASCRET. 6

introduisit dans une petite chambre qu'il avait fait préparer pour nous. M. Faune qui, pendant Lout le trajet, avait cru voir des gendarmes prêts à nous saisir, plus tranquille

maintenant s’écria en se tournant vers Lonce :

Heu ! fuge crudeles terras, fuge littus avarum!

« Et moi, répliqua Courier, j'aime mieux vous adresser ces paroles :

Nunc vino pellite curas,

ce qui veut dire en bon français qu'il faut faire un punch et boire pendant toute la nuit ». En effet, il envoya chercher des citrons, du rhum et du sucre, et nous vimes bientôt devant nous un grand bol couronné par une flamme bleuâtre.M. Faune, grand amateur des liquides spiritueux, but tellement de celui-ci que sa tête en tourna : « Bonum vinum laelificat cor hominis, disait-il;

Nunc est bibendum, nunc pede libero

Pulsanda tellus,

ajoutait-il, et il dansait ; puis il monta sur une chaise pour nous débiter un sermon de son cru ; il sortit sa perruque, et, la tenant entre ses mains, comme un prédicateur tient son bonnet carré, il agita sa tête chauve dans tous les sens, jusqu’à ce que, perdant Péquilibre, il fallut le porter dans un fauteuil. Nous lui offrîmes encore un verre de punch, qu'il refusa en nous disant : « Sat prata biberunt »; et il s’'endormit, puis 1] rêva sans doute à la prise de Troie, car nous l’entendimes s’écrier d’une voix sépulchrale :

Invadunt urbem somno vinoque sepultam.

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