‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 43 sur 264 · CHAPITRE v · texte numérisé non relu

CHAPITRE v

Cependant le bruit lointain de la diligence se fit entendre et nous avertit que l’heure de notre séparation était arrivée. Nous embrassâmes bien tendrement notre ami Lonce ; nous le conduisimes jusqu’à la voiture ; nous lui serrâmes encore une fois bien tendrement la main, et il partit; et nous, nous regagnâmes tristes et silencieux les murs de Toulouse, le cœur navré de la perte que nous veaions de faire.

Courier, en sa qualité d’inspecteur des fourrages', (sic) fut chargé par son administration de faire un rapport sur les mines de houille de Crameaux (sic) et sur une fonderie de boulets de canon établie depuis peu à Alby. Il vint alors dans le département du Tarn et passa une quinzaine de jours chez moi, dans une maison de campagne? auprès de Ja ville de Cordes. Nous allions ensemble à la chasse, à la pêche, visitant nos voisins et faisant le soir une partie de trictrac. Peu de temps après il partit de Bagnères® (sic), puis revint à Toulouse où j'allai le joindre. Il logeait alors chez Madame Picart, près de la porte Montaulieu.

Courier avait une manie fort commune à cette époque parmi les jeunes gens, c'était celle de vouloir passer pour un houme à bonnes fortunes. Cette manie, ou pour mieux dire ce travers, le rendit victime d’une aventure fâcheuse qui fut la cause de son départ précipité de Toulouse, et qui changea ainsi brusquement le cours de ses destinées.

Madame de M... s'était fixée momentanément à Toulouse avec son mari et sa nombreuse famille. Elle recevait tous les soirs une petite société dans laquelle nous allions ha-

1 Lire : des forges. |

+ C’est le château de Lestar qui existe encore à 1 kilomètre de Cordes. :

8 [1 faut lire pour Bagnères. Courier s’y rendit en 1797. Cf. Sau-

telet, I, 23.

bituellement avec Courier, et, comme Madame de M... avait des demoiselles charmantes, on y dansait quelquefois. Paul-Louis adressait ses hommages à M'° Agathe, l’une d'elles. Un jour dans le feu de ses déclarations il lui dit : « Vous me verrez quelque nuit pénétrer dans votre chambre comme un sylphe ». — «J'en mourrais de frayeur lui répondit-elle ». Et cependant, le soir même, Courier, au lieu de se retirer avec le reste de la société, se glissa furtivement dans la chambre à coucher de M'° Agathe. Cette jeune personne, après avoir fait, selon sa coutume, sa prière en commun avec sa famille, regagnait seule et sans défiance son appartement lorsque, en y entrant, elle aperçcoit un homme caché dans la ruelle de son lit; elle pousse un cri d’effroi, appelle au secours! au voleur! Elle veut fuir; Courier s’élance, se fait connaître et veut la retenir. M'° Agathe le repousse et le précipite vers son père qui, attiré par le bruit, arrivait armé d’un fusil à deux coups. Il était suivi de ses domestiques portant des bâtons, et de M. Faune, le précepteur des enfants, dont nous avons déjà parlé, qui, dans ce danger pressant, faisant arme de tout, s'était saisi d’une broche qu'il tenait comme un soldat tient son fusil lorsqu'il croise la baïonnette. M. de M...., qui a reconnu Courier, fixe sur lui des yeux étincelants de colère, lui adresse de violents reproches; Courier s'humilie, baisse la tête, s'avoue coupable, dit que ses intentions sont pures, quoique sa démarche soit inconsidérée, qu’il n’a qu’un but louable, et que tout s’expliquera plus tard. En parlant ainsi, il cherche à battre en retraite. M. de M..., ne voulant pas prolonger cette scène pénible, laisse le passage libre à Courier, qui en profite et renverse en passant M. Faune, qui s'écrie douloureusement : « O tempora, o mores »!

Le lendemain, étant allé de bonne heure voir Courier et prendre congé de lui, parce que j'allais partir pour l’AIbigeois, il me raconta cette malheureuse aventure: « Ces

Page 1