‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 44 sur 264 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

sortes d’affaires, me dit-il, se terminent ordinairement par un mariage ou un coup d'épée ; mais comme aucun de ces deux dénouements ne me convient, je vais prendre des chevaux de poste pour en chercher un troisième. Je suis trop jeune encore pour courber la tête sous le joug pesant du mariage et je ne m'exposerai jamais à tremper mes mains dans le sang d’un bon père de famille, que j'ai offensé par une conduite inconsidérée ; ainsi donc, mon cher ami,il ne me reste plus qu’à faire mes paquets et à m'éloigner de cesilieux. Quand vous reviendrez à Toulouse, vous pe my retrouverez plus ». Ea effet, quelques jours après, il partit sans congé pour Paris.

Tel est l’intéressant récit que Dalayrac nous a laissé des frasques de Courier à Toulouse.

Ce fut ainsi que se séparèrent les deux amis, qui venaient de passer si joyeusement ensemble plusieurs mois de leur folle jeunesse.

Ils ne devaient plus se revoir; mais cette liaison, se pro- Iongea pendant de longues années sous forme d’un aimable commerce épistolaire.

Longtemps après, Courier écrivait à Dalayrac : « 11 ne me manque, pour être heureux, qu’un ami comme vous. C’est une chose qui ne se trouve pas deux fois dans la vie? ». Il se lia sans doute en Italie avec des hommes de grand mérite, comme Akerblad et d’Agincourt, mais l'amitié qui les unit n’était pas du même ordre. Elle ne se fondait pas sur les souvenirs d’une jeunesse consacrée au plaisir, ni sur

1 Dalayrac avait conservé toutes les lettres de Courier. Il en publia trois et des fragments et laissa les autres à sa fille Elvire, épouse du comte de Voisins, qui ne put souffrir chez elle la présence de lettres dont la plupart contenaient le récit d'aventures galantes. Elle les détruisit sauf une seule, où Courier remerciait son ami de l’hospitalité qui lui avait été offerte en 1797 à Lestar.

2 Lettre écrite de Barletta, le 24 mars 1805.

des rêves d'avenir caressés en commun. C’est pourquoi Paul- Louis, aux heures de mélancolie, se proposa quelquefois de venir fixer ses « pénales errants »‘', auprès de son ami et de Rissan, ce jeune émigré qu'ils avaient tous les deux fréquenté et aimé pendant les années passées à Toulouse.

Mais il en advint de ces projets comme de beaucoup d’autres. Courier ne retourna jamais ni à Toulouse, ni dans le Tarn et il ne revit plus la jolie vallée du Lestar, où était la propriété de Dalayrac. Celui-ci, d'humeur peu voyageuse, ne se rendit jamais aux rendez-vous qui lui furent assignés à Paris par son ami le capitaine et tous les serments enfin, qu’ils avaient échangés de vivre ensemble, de se marier en même temps, demeurèrent vains. Il ne resta donc à Paul-Louis de son séjour dans le midi de la France que des souvenirs charmants et des amitiés entretenues de loin, car il ne revit pas davantage M. Chlewaski, le polonais érudit avec lequel il avait souvent disserté et rêvé sous les peupliers qui bordent le canal.

Ce départ de Toulouse eut lieu vers la fin de pluviôse an VI. On a vu que le lendemain de son équipée romanesque Courier avait pris congé de Dalayrac qui rentrait à Cordes. Ce dernier nous dit que Courier partit pour Paris quelques jours plus tard, sans s’être mis en règle avec l'autorité militaire. L’incorrection de cette fugue ne saurait plus nous surprendre chez un homme, qui avait, de la manière que l’on sait, quitté Mayence, où il campait en face de l'ennemi. Cet abandon de poste à l’intérieur, et en pleine paix, était beaucoup moins grave que le précédent.

Le voyageur, échappé de Toulouse, s’arrêta-t-il en route ? passa-t-il par la Véronique pour embrasser sa mère qu'il

! Ibid. « Qui sait si je ne pourrai pas quelque jour fixer entre vous deux mes pénates errantes ? J'ai fait ce vers sans m’en douter, comme la prose de M. Jourdain. »

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