CHAPITRE V
n'avait pas revue depuis le douloureux événement de la mort de M. Courier ? On est réduit à le supposer sans pouvoir l’affirmer.
Toujours est-il qu'il n’arriva dans la capitale qu'au commencement de ventôse an VI. I] alla loger rue Cadet, n°19, chez son cousin, M. Pigalle, administrateur général des élapes et transports militaires. C'était une joyeuse maison; à peine y fut-il installé que les sombres préoccupations, qu’il avait rapportées de Toulouse, s’envolèrent chassées par le bruit, les visites, les plaisirs mondains, car beaucoup de gens fréquentaient chez les Pigalle et il était difficile de se recueillir au milieu de leurs allées et venues. Une véritable fièvre secouait tout ce grand Paris, délivré de ses bourreaux, la fièvre du plaisir succédant aux terreurs du tribunal révolutionnaire et de la guillotine. Ce n'étaient que bals, parties galantes, mascarades, car l’on était à l’époque du carnaval.
Jeté tout à coup au milieu de ce tourbillon, le jeune capitaine, qui n'avait pas vu Paris depuis près de trois ans, ne pouvait plus s’y reconnaître. « J'ai vécu, écrivait-il à « Dalayrac, depuis douze ou quinze jours que je suis « arrivé, dans un monde dont on ne peut se faire une idée, « à moins de l'avoir vu. Tout est changé. Je ne reconnais « rien. Après tout, je me suis amusé... »".
Mais Madame Courier réclamait son fils. Il se rendit auprès d’elle, en formant le projet de ne lui consacrer que fort peu de temps et de revenir à Paris au bout de huit Jours.
IL avait régularisé sa situalion en demandant un congé de deux mois qui lui fut facilement accordé. La fortune indulgentelui souriait donc de nouveau et l’engageait de plus en plus dans la voie où il était entré, en lui inspirant
1 Lettre écrite de Paris à Dalayrac et publiée par ce dernier dans : Un an de la vie de Paul-Louis Courier.
le sentiment qu’on peut transiger avec la discipline et le devoir militaire.
Ce congé, il se flattait de le faire durer deux ans, puisque la France, victorieuse sur tous les champs de bataille, semblait, après la paix de Campo-Forimio, n’avoir plus besoin de soldats. Les vieilles monarchies, en guerre contre la Révolution française, avaient posé les armes, et l’empereur lui-même, après les rois de Prusse, de Sardaigne, d'Espagne, avait reconnu la République et traité avec elle. Seule, l’Angleterre n'avait rien perdu ni de ses espérances ni de sa haine contre nous. Elle bloquait nos ports, interceptait les convois destinés à nous ravitailler, et assaillail nos colonies. Faute d’une marine capable de résister à la sienne, le Directoire ne pouvait espérer la vaincre qu’en allant l’attaquer chez elle, où elle offrait un point vulnérable : l'Irlande catholique opprimée par les protestants anglais. Il s'agissait d’insurger ce pays contre ses oppresseurs. Hoche avait déjà fait une tentative infructueuse sur l'Irlande et le général Humbert, débarqué avec quinze cents hommes dans la baie de Sligo le 22 août 1797, avait dû capituler, au bout de quelques jours, devant des forces trop supérieures. |
Restait à renouveler ces essais de débarquement jusqu'alors peu favorisés de la fortune. Tandis que le général Bonaparte réunissait à Toulon 36.000 soldats destinés à l'expédition d'Égypte, le Directoire rassemblait en Bretagne d’autres troupes, sous le nom d'armée d'Angleterre.
Arrivé au terme de son congé de deux mois, Paul-Louis dut perdre l'espoir de le faire prolonger et fut envoyé à cette armée. Son séjour à la Véronique avait été court et il était rentré à Paris où l’attiraienttant de séductions « délicieuses », suivant le mot à la mode‘. Il dut s’y arracher
! Expression empruntée à une des trois lettres de Courier à Dalayrac.