CHAPITRE V
pour gagner le département des Côtes-du-Nord, dont il visita l'armement à la suite d’un général d'artillerie. 1 continuait d’ailleurs à compter au 7° régiment à pied.
Finie l'inspection des Côtes-du-Nord, il rentra au quartier général de Rennes, où nous le trouvons dans l'été de 1798. On l'y chargea des fonctions de chef de l'état-major de l’artillerie de l'aile gauche de l’armée d'Angleterre. Cet emploi, qui aurait dû revenir à un chef d’escadron, était fort honorable pour Courier. Il Le devait à son ancienneté relative dans le grade de capitaine et aux fortes études faites à l'École de Châlons, ceux de ses camarades, qui étaient sortis des rangs, manquant des connaissances que l'on exige d'un officier d'état-major.
Courier qui, à cette époque, ne raillait pas encore son « vil métier », prit fort au sérieux ses nouvelles fonctions. Nous avons, écrites de sa main et signées de lui, deux lettres qu’il adresse au directeur du parc d'artillerie de Port- Liberté, en lui envoyant copie d’un ordre’. D'un autre côté, il mande à son ami Dalayrac : « Sachez qu'on m'a fait « ici chef de l'état-major d'artillerie. Écrivez-moi à cette « adresse, avec tout le respect que ce titre vous inspi- « rera ».
Très occupé par le projet de descente en Angleterre, que l'on cherchait toujours à faire aboutir, il dut travailler sérieusement, à son grand déplaisir : il y gagna de voir passer Le temps « avec une rapidité inconcevable ». Il était «tombé » dans une famille de quatre personnes « un père, une mère, deux filles », dont l'anglais était la langue favorite et qui se mirent en tête de la lui faire parler. Docilement, il en commença l’étude ; en sa qualité de chef d'état-major dans une armée qui se disposait à envahir l'Irlande, il ne pouvait rien faire de plus sage. Cependant, il a soin d’a-
1 L'une de ces deux lettres inédites appartient à M. Delafosse qui veut bien nous autoriser à la publier. Voir à l’appendice.
vertir Dalayrac que ce n’est pas pour aller tuer ceux qui parlent cette langue mais pour céder au caprice de ses nouveaux amis, qu'il se mel à écorcher l’anglais. Ses débuts, ses maladresses et ses exercices furent autant de prétextes à badinage folâtre avec les jeunes filles de la maison; où sans doute il était logé. Or, Paul-Louis avait montré à Toulouse combien il se plaisait en la compagnie des jeunes filles.
Ce ne furent point à Rennes ses seules relations : il fréquenta des émigrés rentrés secrètement. Mais c’étaient des personnes discrètes qui ne risquaient point de le compromettre. Ces relations, affichées au grand jour et connues des représentants du Gouvernement, eussent été fort dangereuses pour notre officier, au lendemain du 18 fructidor. C’est pourquoi il dut renoncer au dessein, qu’il avait d’abord formé, de faire venir auprès de lui son ami Lonce. Ses sympathies pour le monde des cidevant devaient se cacher soigneusement, sinon elles eussent été funestes à lui-même autant qu’à ses protégés. Il v’en est pas moins intéressant de noter, encore une fois, qu'elles allaient toutes à des royalistes, car c'est surtout parmi eux que le jeune officier était appelé à rencontrerdes personnes ayant appartenu à la même classe sociale que lui, Communauté de goûts et d'éducation, voilà ce qui l’attirait vers ce monde dont la fréquentation lui était interdite par ses fonctions; car de faire de la politique, de souhaiter le retour des Bourbons, il n'en eut jamais la pensée,
La prudence l’empêcha d'approcher de lui son ami Rissan; mais il se consola par l'espoir « de faire quelque chose pour lui » lorsqu'il serait à Paris. En effet, il comptait bien ne pas demeurer indéfiniment à Rennes. Le souvenir des plaisirs qu'il avait goûtés dans la capitale quel-
1! « Je suis la pureté même car j'ai été pur dans un temps où tout était embrené ». On voit qu’il en raille. |