‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 50 sur 264 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Suivant de près les vaineus, il put s’imaginer qu'ils fuyaient devant lui et s’attribuer une part de la victoire des Français. De là, cet exorde triomphant d’une lettre à Chlewaski : « Me voilà décidément redevenu soldat, par « conséquent sine sede, vivant à la mode des Scythes.… Car « nous autres conquérants, emportés par Ja victoire, nous « ne savons guère aujourd'hui où nous serons, ni si nous « serons demain »: Mais il s'arrête tout court pour constaler plaisamment que si on ne lui donne d’autre emploi que celui qu’il occupe à Rome, il est assuré de se conserver en bonne santé.

En effet, après la courte alerte de l'occupation napolitaine, la vie allait reprendre plus calme que jamais dans la jeune République des bords du Tibre’. C'était la fin de l’état de siège. Le général abandonnaït, par ordre du Directoire, la tutelle qu’il avait d’abord fait peser sur elle. Plus de commissaires extraordinaires chargés de la surveiller : un seul ambassadeur représentait désormais la France au Quirinal.

On allait essayer de réorganiser l’État sous le régime nouveau de la liberté. Malheureusement, les Romains semblaient peu se soucier du présent inestimable qu’on leur avait fait. Au milieu d’une tranquillité trompeuse, des germes de sédition, de discorde, de révolte même fermentaient derrière les murs des couvents et dans les quartiers populaires. Le petit peuple du Trastevere et des Mont, fanatisé par les moines, se montrait plus que jamais attaché

1 Ces renseignements sur l’occupation de Rome par les Français, et sur l’organisation de la République romaine, sont empruntés aux documents originaux que nous avons trouvés à l’Archivio di Stato de la place Firenze à Rome (Repubblica romana di 1798-99. Vol. 18). Nous devons beaucoup aussi à l'excellent livre de M. Albert Dufourcq, Le régime jacobin en Italie. M. Dufourcq a dépouillé avec soin les mêmes documents.

à la religion et au culte superslitieux de ses madones. Le nom de jacobin, devenu synonyme de républicain, inspirait de l'aversion et de l'horreur à tous les croyants. Mais surtout, ce qui rendait caduc le gouvernement des consuls, et précaire leur autorité, c'est que la présence des Francais, leurs tuteurs, était en même temps pour les Romains une cause de vexations et de ruine. Dans le premier élan de sa reconnaissance, le Consulat avait offert à l’armée, qui l'avait sauvé, une somme de cinq millions. Mais Championnet lui annonça, le 1°° ventôse, le noble refus des officiers « Tous les chefs de corps, au nom de leurs frères « d'armes, viennent de me déclarer que leur plus chère « récompense se trouve au fond de leur cœur et que la « liberté qu'ils ont rendue au peuple romain les paye, « avec usure, de toutes leurs peines et de leurs souf- « frances ».

Ainsi, cette armée sans chaussures et sans vêtements, ces officiers sans solde conservaient toujours les généreux sentiments qui les avaient, l’année précédente, poussés à la révolte contre Masséna, ce général deshonoré par les pillages et les violences exercées sur les habitants des pays soumis à sa domination’. L’honnête Championnet, digne de commander à des soldats républicains, fait une guerre implacable aux bandits polonais, italiens, français qui suivent les troupes et trop souvent souillent la victoire par des brigandages; il les dénonce aux consuls? et obtient du Directoire un arrêté ordonnant d’expulser de l’armée les pillards qui l’encombrent. Mais l'intégrité de ce général devait exciter contre lui la haine des spéculateurs qui, par

* Masséna, redouté à cause de sa sévérité, était aussi un objet d'horreur pour les officiers depuis les brigandages dont il s’était rendu coupable à Padoue. Il dut abandonner le commandement de l’armée de Rome à son lieutenant le général Dallemagne.

? 9 pluviôse et 15 nivôse. Archivio.

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