CHAPITRE VI
« s’aperçut qu'un rouleau de louis qu'il portait dans la « poche de son habit y avait fait trou et ne s’y trouvait plus. Il mit pied à terre pour le chercher, et, après quel-
ques perquisitions inutiles, il allait remonter à cheval « pour rejoindre ses compagnons, lorsqu'il entendit Le bruit « d'une décharge de fusils et vit bientôt accourir à lui le « trompette tout seul : l'officier avait été tué. Il se consola « bientôt d’une perte à laquelle peut-être il devait la con- « servation de sa vie ». Cette anecdote vraie ou fausse a été racontée par Courier lui-même; elle se trouve dans une des notices destinées à relier entre elles les Lettres écrites de France et d'Italie.
Or, si elle a le mérite d'expliquer la cause à laquelle il dut la vie sauve, elle laisse planer un doute dans notre esprit : n’eut-il pas recours à un ingénieux stratagème pour se dispenser d'approcher à portée des coups de fusil? Un brave, un Marbot, eut-il, dans un pareil moment, quitté ses compagnons pour chercher son argent? Si la perte est vraie, la conduite de Courier n’est pas sans reproche : or, l’on peut craindre que cette perle même ne soit qu’une feinte.
On sait que, dans la nuit du 3 au 4 mars, le général Merlin lança deux colonnes à l’assaut de la ville. Mais, si l’attaque fut vive, la résistance se fit acharnée et toutes Les tentatives d'escalade furent repoussées. Courier ne semble pas avoir pris part à cette affaire où l'artillerie n'eut à jouer qu’un faible rôle. Enfin, le peuple de Cività-Vecchia craignant de ne pouvoir résister à un nouvel assaut, consentit le 7 mars à capituler. Merlin poursuivit ensuite ses avantages sur les révoltés et les brigands en dirigeant une expédition sur Tolfa'. Ce village fut enlevé de vive force : officiers et soldats y déployèrent une rare vaillance; mais
1 C’est ainsi que M. A. Dufourcq écrit le nom de ce village. Merlin, dans sa lettre aux consuls, l'appelle la Tofja.
parmi ceux dont le général fait l’éloge à Macdonald’ et aux consuls on ne trouve point Courier, soit qu'il fût déjà rentré dans Rome, soit qu'on l’eût laissé à Cività-Vecchia, avec ses Canons.
Nous avons de lui une lettre datée du 27 février, c’est-àdire de l'époque même où Merlin pressait le siège de Cività- Vecchia. Mais elle est écrite de Rome et ce n'est qu'une dissertation littéraire ; on n’y trouve pas un mot des événements : Courier semble s'être enfermé dans une tour d'ivoire : « Pour le présent, je ne vois presque personne, je ne sors point, et je ferme ma porte ». Il semble qu’il v ait [à une grave difficulté; mais une étude attentive de la vie et de la correspondance de notre auteur, nous a appris qu'il ne faut attacher qu'une faible importance à la date de certaines leltres, qui sont moins une réponse à un correspondant qu'un « morceau » liltéraire destiné à être publié uo jour dans un recueil ?. Voilà comment il a pu dater de Rome, à une époque où il devait être devant Cività-Vecchia, une pseudo réponse à Chlewaski, qui pourrait s’intituler : « Réflexions sur le théâtre contemporain ». Il va sans dire que quelques parties de cette lettre ont été envoyées à Chlewaski. Mais ce qu'il en a pu recevoir différail probablement en divers endroits du brouillon que Courier a gardé pour lui-même.
IT est question, dans ce morceau, d’une « sotte imitation de l'Anacharsis » appelée l’Anténor. L'abbé Barthélemy *
1 Devenu général en chef, en remplacement de Championnet.
? Voir notamment à ce sujet notre étude sur une lettre inédite de Courier dans la Revue Bleue du 17 mars 1906.
# Barthélemy, né à Cassis, dans la Provence, en 1716, était mort à Paris en janvier 1795. Courier l’avait connu et avait même reçu de lui une petite Iliade de l'imprimerie royale, celle qui lui fut prise en Calabre. On sait quele principal titre de l'abbé Barthélemy est le voyage du jeune Anacharsis en Grèce (4 vol. in-4°) qui parut en 1787.