‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 54 sur 264 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

lui-même et son œuvre y sont assez malmenés. C’est un ouvrage « médiocrement écrit et médiocrement savant » que ce roman historique alors si admiré. Après avoir énoncé ce jugement et formulé un paradoxe sur Ja science et l’éloquence, qu'il juge incompatibles, Courier passe à là bttérature dramatique. Ce sont les souvenirs de son dernier voyage à Paris qu'il raconte. Il est question notamment d’un entretien qu'’eut le jeune officier avec Legouvé ‘ au sujet d’une pièce à la mode.

Plus intéressante est l’appréciation sur Macbeth de Ducis et sur l'acteur Talma. Nourri exclusivement de ses classiques, Paul-Louis n'avait jamais lu Shakespeare. Sans nier qu'il puisse y avoir dans ce théâtre « des jbeautés inconnues à nos ancètres », 11 éprouva surtout une vive surprise en voyantsur la scène de la comédie française

Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux.

D'ailleurs, ce spectacle l’étonna bien plus qu'il ne l’enflamma, et le talent des acteurs ne vint pas à bout de le gagner à des nouveautés, contre lesquelles son éducation littéraire devait le mettre en défiance. Talma lui-même ne paraît pas lui avoir inspiré d'admiration, C'est qu'il goûtait fort peu « ce mélange d'énergie tragique et de naturel? », qui était à la mode. Ce qui semblait innovation précieuse aux spectateurs, fatigués du ronron tragique, parut à Cou-

1 Nous avons vu plus haut les relations de Courier avec Legouvé. On sait qu’il rencontra dans la société des Pigalle cet écrivain en vogue et qu'il assista, en sa compagnie, à la première représentation d’une pièce à la mode : Blanche et Montcassin. Les vers de Legouvé sont bien incolores et bien timides ses efforts pour rompre avec la tradition dramatique.

? Sainte-Beuve. Les intentions ironiques de Courier percent facilement sous les expressions, qu’un lecteur pressé pourrait croire louangeuses.

rier attester la décadence de l’art. Tout cela, nous ditil, faisait compassion à voir, selon le mot de Philoxène t.

Ces acteurs, qui lui déplaisaient tant, lui parurent « au niveau des auteurs »; car il lenait en piètre estime la littérature de son temps. Il n'avait de goût que pour le xvu° siècle; tout ce qu’on avait écrit depuis, tout ce qui se publiait à son époque lui inspirait si peu de sympathie ou d'intérêt qu’il n'avait même pas lu les œuvres de Legouvé. « Ses idées, écrivait-il, sont tout à fait dans le genre à la mode, et je ne doute pas que ce genre ne règne dans ses ouvrages, lesquels d’ailleurs je n’ai point lus ».

Au moment même où, dans une lettre à Chlewaski, Paul-Louis s’essavait ainsi à la critique dramalique, 1l méditait d'entreprendre un travail de plus longue haleine. Rien d'important n’élait encore sorti de sa plume, et, bien qu’il eût ébauché divers ouvrages, il n’en avait encore achevé aucun. Son meilleur titre littéraire était sans aucun doute sa lettre si éloquente sur Rome et l'occupation française.

Plein de l’ambilion d'écrire, si naturelle chez un jeune homme doté d’une forte culture littéraire, il cherchaitencore sa voie. On a vu que, depuis la sortie de l’école de Châlons, son effort s'était porté surtout sur les auteurs grecs et latins. Cicéron, Hérodote, Isocrate l'avaient passionné tour à tour. Comme sa façon de travailler consistait non à disperser son attention, mais à s’assimiler successivement chaque auteur par une lecture assidue, il avait pris l'habitude de les traduire afin de les mieux posséder. De là des versions du Pro Ligario d’abord, puis de l'éloge d'Hélène par Isocrate. Mais ces deux essais demeuraient inachevés. Au lieu

! Courier ne put jamais se faire au genre de Talma. Dix-neuf ans plus tard, il écrivait : « Tantôt il hurle, il beugle; tantôt il parle tout bas, et semble dire : Nicole apporte-moi mes pantoufles ». Edit. Sautelet, tome If, page 136.

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