CHAPITRE VI
de les remettre sur le métier et de les terminer, Courier, qui s’était épris de Buffon, un peu comme La Fontaine de Baruch, brüûlait en cette année 1799 d’une passion telle pour l’histoire naturelle, qu'elle semblait ne devoir plus s'éteindre. Sur ces entrefaites, l’Institut de France ayant mis au concours l'éloge de son dieu, il n’hésita pas à traiter un sujet qu'il se flattait de posséder si bien.
C'était le moment où revenu de Cività-Vecchia, après y avoir joué un rôle si effacé, il avait repris à Rome ses inactives fonctions d'inspecteur des fournitures de l'artillerie. Il était logé chez un vieux seigneur du nom de Chiaramonte qui le prit en amitié. Commodément installé, il put fermer sa porte aux importuns visiteurs! et rouvrir ses cahiers et ses livres. Alors, il se mit au travail avec toute l’ardeur et toute l’inexpérience d’un jeune homme.
L'heure était critique, nou seulement pour la République romaine, qui s’agitait déjà dans Les convulsions de l’agonie, mais pour la France contre laquelle venait de se formerlaredoutable coalition de l’Anglelerre, de l'Autriche, des roisde Naples el de Sardaigne, enfin de la Russieet des Turcs réconciliés ensemble. Du fond de sa retraite studieuse et de son indifférence patriotique, Courier ne saurait perdre de vue de tels événements. Il se rend compte qu’on pourrait blâmer aa officier, de songer à façonner des périodes harmonieuses à l’heure où son devoir l’oblige à combattre. Conscient des reproches que peut mériter son inaction, il commence par s’en excuser : .
« Je crains”, dit-il, qu’à la tête d’un écrit tel que celui- « ei le nom d’un soldat ne vous surprenne et ne vous pa-
1 Courier s'était créé d'assez nombreuses relations dans le monde savant de Rome, et il faisait partie de l’Académie des Arcades. Voir Griois, I, page 202.
2 Éloge de Buffon. Exorde. Mémoires, correspondance et opuscules inédits. Sautelet 1828, pages 293, sqq:
« raisse déplacé : car vous pourriez ne pas approuver qu’au
moment où une guerre nouvelle rend à l'armée’ dont
je fais partie toute son activité, je m'applique encore à
des études qui supposent ordinairement beaucoup de
loisir ». 1l entreprend alors, d’un style raide et pompeux, la justification de son amour pour l'étude et essaie de démontrer que les travaux littéraires ou scientifiques, loin de nuire aux devoirs du soldat, comme d’aucuns l'ont pensé, le préparent au contraire à lPobéissance. C'est sa propre apologie qu'il compose; mais comme elle sort verbeuse et emphatique de la plume de cetécrivain, nourri pourtant des Grecs, qui devait plus tard offrir des modèles de concision élégante et d’atticisme! On en peut juger par ce morceau :
« Vous m'interdiriez donc vous-même l'art où je me « flattais que mes premiers pas obtiendraient de vous un « regard favorable. Loin de m'accueillir et de me rassurer « en souriant à mon embarras, dans cette carrière où vous « donnez et des leçons comme maîtres, et des palmes « comme juges, à peine.me pardonneriez-vous d’avoir osé « m'y présenter, et ce que je croyais un titre de plus à « votre indulgence m’altirerait votre censure. Quelque « rigoureuse qu’elle puisse être, je m’y soumels sans mur- « murer; mais de grâce écoutez : ne me condamnez pas « sans m'entendre, et souffrez que j'essaie au moins de « détourner un arrêt dont je redoute la sévérité ».
Après ces excuses pour ainsi dire personnelles, dont la longueur semble exagéree, Courier s’efforce de montrer que la carrière militaire est une de celles qui sont accompagnées des plus nombreux loisirs et que, par conséquent, les études scientifiques et historiques conviennent au sol-
1 L'armée de Macdonald, successeur de Championnet, qui, à ce moment, quittait Naples et se dirigeait à marches forcées vers la baute Italie, afin d'opérer sa jonction avec Moreau.