CHAPITRE VI
« merveilles ont été produites, comment elles doivent périr « un jour, depuis quand elles sont créées, en un mot tout «ce que l’immensité de l’espace et des temps dérobe « même à nos conjectures; son ouvrage achevé eût été « Phistoire du monde et le plan de la création ».
Époque favorable, circonstances propices, moyens d’exécution merveilleux, concours précieux des rois, des ministres et des peuples, rien ae manqua d’ailleurs à Buffon de ce qui devait l’aider à exécuter son œuvre surhumaine, laquelle durera, plus que l’histoire, autant que la nature immuable, car ce n’est pas une œuvre « dont le mérite tienne à des choses que le temps altère ou détruit ».
Courier sait prévoir et réfuter les objections que l’on peut faire à la manière d'écrire de Buffon : « La philosophie, dira-t-on, enseigne et ne harangue pas ». La grandiloquence habituelle à l'auteur des Époques de la nature n'est pas conforme aux exigences scientifiques qui réclament le style didactique, c'est-à-dire le plus simple de tous. La réponse à cette critique est assez subtile : l'étude de la nature, dit Paul-Louis, n’est pas de celles qui repoussent tous ies ornements du goût. « Comme la nature « est mère de tous les arts, aucun art n’est étranger aux « sciences dont elle est l’objet et prétendre exclure l’élo- « quence des descriptions de la nature, c'est défendre à la « peinture l’usage des couleurs ».
Quand un esprit aussi élevé que Buffon contemple l’origine et la nature des choses « sans songer à être poète, il le devient ». Il n’a qu’à exprimer ce qu'il sent. Et nous autres, à notre tour, en lisant ses descriptions, nous sentons la beauté et la variété de l’univers. C'est par des exemples empruntés à l’histoire des animaux que se termine cette dissertation dont le style, guindé au début, se modifie quelque peu par la suite, s'anime, s’échauffe et se colore pour ainsi dire au contact de Buffon.
Cet éloge d'un grand savant est surtout littéraire. Bien
qu'il se dise plein de passion pour l’histoire naturelle, Courier semble n'avoir qu'une connaissance superficielle de l'Embryologie etde la Minéraloqie qui sont peut-être lesouvrages les plus parfaits de l'écrivain qu'il étudie. [ne montre nila nouveauté des théories de Buffon ni la véritable hardiesse de ses idées. L’éloge reste donc trop général et trop superficiel.
Nous regrettons de n'avoir pu découvrir aucune lettre de cette époque : très absorbé par son Buffon, Paul-Louis écrivit sans doule fort peu à ses amis, puisque nous n'avons rien de postérieur aux deux lettres à Ghlewaski.
La situation de la République romaine était devenue extrêmement critique. A cette époque les armées du Directoire pliaient sous les efforts d’une nouvelle coalition. A Schérer vaincu sur l’Adige, succédait Moreau qui échouait à Cassano et devait abandonner Milan aux Autrichiens. Il fallut rappeler au ,nord de l'Italie l’armée française de Naples. Au mois de mai, Macdonald évacua donc les États napolitains puis la République romaine. En partant, il invilait les consuls à déployer toute lenr énergie « pour donner l’élan patriotique à tous les bons citoyens ».
La ville de Rome resta calme; mais la rébellion durait loujours dans le Crirumxo et le Circxo ; elle se réveilla dans les Abruzzes. À Rome, le pain manquait lotalement. « Au- « jourd'hui les fours sont fermés’, écrit le ministre de la « Guerre dans une lettre confidentielle au général Macdo- « nald ; les femmes crient à la porte des boulangers, mais « vainement; il n'y a pas un sac de grain à la disposition « du gouvernement... La troupe romaine, les employés du « gouvernement n'ont pas reçu un sou depuis quatre mois: « les soldats désertent et vont grossir le nombre des bri-
1 Rapprocher de cette déclaration celle de Courier. Lettre à Chlewaski (Edit. Sautelet, T, page 35). « Le pain n’est plus aurang des choses quise vendent ici ».