CHAPITRE VI
le bourg si coquet de Cinq-Mars, d'où il venait par les beaux jours, rendre visite à la bonne dame ; alors on s'entretenait du fils et des dangers auxquels on le croyait exposé.
Une stricte économie régnait à la Véronique, comme au temps du père de Paul-Louis. On sait avec quelle sévérité le vieux bourgeois avait proscrit les dépenses inutiles : il estimait, comme Caton l’ancien, qu'on doit vendre tout ce qui ne saurait plus servir. Fidèle à ces principes d'ordre, sa veuve avait, par l'entremise du notaire de Cinq-Mars, fait une vente publique où tous les effets du défunt furent mis aux enchères. On vendit et la « veste de toile blanche » qu'il revêtait pour surveiller ses vendangeurs sur les hauteurs ensoleillées du Clos-Buré, et la « mauvaise redingote » dans laquelle il s’enveloppait l'hiver, lorsqu'il arpentait à pas pressés la levée de la Loire, sous le regard narquois des paysans qui le croyaient fou, et aussi le bel « habit de drap brun » qu'il mettait quand il éprouvait le besoin de revêtir une parure plus honnête. Sa femme se défit même d'un « gilet blanc d'enfant de coton » que Paul-Louis avait porté dans sa jeunesse; et de toutes ces nippes elle retira la somme de cent quinze livres dix-huit sous”.
Que l’on s'étonne après cela que l’ancien canonnier à cheval, retiré à la Chavonnière, ait au grand déplaisir de sa femme?, montré pour l'économie un goût qu'on Hui avait si bien enseigné dans sa famille!
Il retrouvait chez sa mère non seulement la parcimonie
1 Étude de Me Thibault, notaire public à Cinq-Mars, 26 vendémiaire an VI. La vente eut lieu à la Véronique.
? On sait que Paul-Louis épousa une Parisienne M? Clavier, fille de son savant ami membre de l'Institut, et qu'elle éprouva la plus grande tristesse à quitter Paris pour venir ensevelir dans la solitude de la Chavonnière sa beauté, sa jeunesse et ses talents.
paternelle, mais encore cette entente des choses rurales qui avait caractérisé l’ancien seigneur du Breuil. Nous voyons M"° Courier renouveler soigneusement tous les baux que son mari avait passés avec les fermiers de la Filonnière, et en passer de nouveaux qui dénotent sa préoccupation de mettre de plus en plus ses terres en valeur’.
Malgré sa prudence et sa fermeté, il lui arriva, pendant ces terribles années du Directoire, de n’être point payée régulièrement de ses fermiers. L'un, André Moreau, avait été ruiné par l'emprunt forcé de l’an IV ; l’autre, nommé Georges Marin, était si pauvre qu'il ne pouvait satisfaire à cette taxe extraordinaire et devait renvoyer ses deux domestiques faute de pouvoir payer leurs gages ?. M®° Courier avait dû faire face à toules ces difficultés, tenir tête aux fermiers émancipés, relancer les mauvais payeurs. Ainsi, cette femme vigilante avait, pendant des années difficiles, déchargé Paul-Louis du soin de diriger les propriétés qui constituaient une partie importante du: patrimoine de la famille. Mais ce sage administrateur allait lui manquer. Quoique peu âgée, M®° Courier s’éteignit à la Véronique le 11 vendémiaire an X à onze heures du matin*. Née à Paris le 27 novembre 1736*, elle n’avait pas soixante-
? Divers baux à ferme passés par la citoyenne Courier en l’étude de M° Odoux, à Luynes.
? Voir deux pétitions aux citoyens composant l'administration municipale du canton de Luynes, en date du 6 prairial an V. Ces détails nous ont paru intéressants comme documents sur la vie économique au temps de la Révolution. Georges Marin fermier de la Houssière, taxé à cent livres en numéraire, expose qu’il n’a « pour toute ressource que le produit d’une petite ferme d’un très mauvais rapport », et que « ce qui prouve son peu d’aisance est qu'il redoit à la citoyenne Courier l’année de sa ferme échue à la Toussaint dernière ». Archives de la Mairie de Luvnes.
* Extrait des registres de décès de la commune de Cinq-Marsla Pile pour l’an X de la République.
* L'acte de décès porte qu'elle était née le 30 novembre 1736.