CHAPITRE VII
Pour mériter mieux l'estime et l'affection de cette femme d'esprit, qui élait aussi belle que cultivée, Courier se promit de lui dédier quelque ouvrage, où il lui consacrerait les prémices de son talent littéraire. Elle était auteur, elle connaissait les poètes grecs, et avait su, dans son Opéra, peindre Sapho sinon «eu vers dignes d’elle' », du moins d'une façon conforme au goût et aux idées de l’époque. Un helléniste ne pourrait-il l’intéresser en l’entrelenant d'une autre femme célèbre de l'antiquité plus belle que Sapho et non moins passionnée ? Courier dut songer, dès ce moment, à cet Éloge d'Hélène d'après Isocrate, qu'il avait ébauché à Rennes. Ne pourrait-il l'achever pour en faire hommage à Constance de Théis? Mais « retoucher à froid » cette composition oubliée depuis quatre ans lui semblait alors une tâche trop ingrate.
D'ailleurs, pour écrire quelque chose qui füt digne d’être offert à une grande dame si lancée dans le monde à la mode, il avait besoin du calme et de la solidude de la campagne. L'approche des vendanges l’appelait en même temps à la Véronique. N'ayant séjourné à Paris que quelques jours, il vint donc s'installer, en septembre 1802, dans sa riante closerie des bords de la Loire. Là, plein du désir de tenir ses engagements et de plaire à Mme Pipelet, il se mit au travail.
Naturellement, c’étaient les Grecs qu'il prenait pour guides et pour modèles. Mais qu’allaient-ils Jui inspirer ? Toujours occupé de son amie, que, dans sa pensée, il unissait peut-être par un secret rapport à la belle Hélène”, il cher-
se trouvait à Paris au printemps de l’année 1802. Nous l’y retrouvons l’année suivante.
1 Expression inspirée à Courier par la galanterie.
2 Constance de Théis venait précisément de quitter, par divorce, son premier époux M. Pipelet, et elle allait convoier, en justes noces il est vrai, avec un prince lointain M. de Salm-Dyck, dont le château était au bord de la Roër.
cha un sujet où il serait question de l’amante de Päris. C'est ainsi qu’il se mit à raconter les tribulations de Ménélas se rendant à Troie pour reconquérir son épouse’. S'il eût terminé ce petit ouvrage, aucun présent plus galant n’eût pu être offert à la future princesse de Salm.
Par malheur, l'auteur s'arrêta trop tôt, ou plutôt, interrompu avant la fin par des occupations agricoles, il laissa refroidir son inspiration qu'il ne sut plus retrouver. Cet aimable récit, écrit d’une plume alerte, plein de réminiscencesclassiques qui n’excluent pas l'invention personnelle, demeura donc incomplet.
L'ouvrage, à vrai dire, n’a ni commencement ni fin. Car l’auteur supprime tout préambule et entre dans son sujet avec une telle brusquerie, qu'il n'est pas téméraire de conjecturer qu'embarrassé pour commencer il a tout bonnement supprimé le début. C’est un opuscule, pour ainsi dire, acéphale.
Ménélas revenant de voyage apprend qu'en son absence safemme s’est enfuie avec Pâris. Sur le conseil de Tyndare son beau-père, il assemble les princes et chefs, anciens prétendants à la main d'Hélène, qui ont juré de marcher contre quiconque tenterait de la ravir à son époux.
Ces jeunes guerriers entrent avec chaleur dans le ressentiment de Ménélas : cependant, au parti de la guerre s’oppose celui de la paix, dont Ulysse se fait l'avocat : il représente avec force les dangers et l’inutilité d’une expédition contre Troie.
Ce sont enfin les belliqueux qui l’emportent. Toutefois avant de commencer les hostilités, on décide, sur le conseil de Nestor, d'envoyer à Troie des hommes prudents offrir à la famille de Priam la paix ou la guerre.
1 Ménélas après la fuite d'Hélène, publié dans l'édition Sautelet de 1828. Mémoires, correspondance et opuscules inédits. Tome II, page 381.