CHAPITRE VII
Il s'agit donc de tenter une démarche pacifique avant de mettre aux prises la Grèce avec l'Asie. Pour accompagner Ménélas et l’assister dans sa délicate négociation, on désigne Ulysse dont la prudence et le langage artificieux semblent garantir le succès de l'ambassade.
Après bien des résistances, le fils de Laërte se décide à partir; mais ils ne parviennent pas sans encombre au terme du voyage. Repoussés par un vent contraire, ils doivent relâcher dans l'île de Cranaé, où Courier a placé l’épisode le plus gracieux et Le plus poétique de sa narration. Enfin, précédés de deux hérauts Ulysse et Ménélas arrivent à Troie : à peine entrés dans la ville, ils aperçoivent un temple nouvellement dédié à Vénus par l’amoureux Pâris. Hélène en est la prêtresse et l'époux qu’elle a quitté peut ladistinguer auprès de l'autel offrantà Cypris ses vœux et des présents, pour en obtenir l'amour fidèle et constant du beau Pâris, lequel est parti depuis peu sans donner de ses nouvelles. Elle souhaite de le retrouver el de ne pas tomber à d’autres liaisons coupables. Nous pouvons donc juger par là qu'Hélène a conservé dans sa faute une certaine décence. Mais ici s'arrête le récit,au moment le plus pathétique.
Au milieu d'inventions heureuses et poétiques, rien n’est plus à louer que l'épisode de l’île de Cranaé et du fleuve Amisus. En se rendant à Troie, Ménélas et Ulysse ont abordé dans cette petite île. Comme ils rentraient de la chasse fatigués et couverts de poussière, l'envie leur vint de se baigner dans un fleuve : « l'endroit paraissait fait « exprès, défendu du vent par les montagnes environnan- « tes, et du soleil par des arbres dont les lierres et la vigne « sauvage rendaient le couvert plus sombre. La même « verdure lapissait le rocher au pied duquel l’eau du « fleuve entretenait une fraicheur continuelle. Là on n’en- « tendait guère que quelque léger souffle qui agitait les
« feuilles ».
On reconnaît ici un paysage homérique qu'Ulysse, au cours de ses voyages, a souvent contemplé et dont Courier en lisant l'Odyssée s’est pour ainsi dire imprégné!. Ce fut là que les deux chasseurs se jetèrent dans le fleuve. « Mé- « nélas en s’approchant de la rive opposée, vit quelque « chose qui avait l'air d’une bande d’étoffe, que le courant « de l’eau aurait emportée si elle n’eût été retenue par « des roseaux. Comme il y portait la main, une voix se fil «entendre du milieu du fleuve, et lui dit: Étranger, qui « que tu sois, ne m'ôle pas ce souvenir de la beauté la plus « parfaite qui ait paru sur ces bords ». On ne le comprend que trop, il s’agit d'Hélène, d'Hélène qui est venue, en compagnie de Pâris, s'asseoir sur ces gazons comme sur un lit nuptial. Et le Fleuve, à la grande confusion de Ménélas, poursuit en ces termes : « Ce qu'ils dirent, Écho, si tu « veux, te le redira, car elle a tout répété, ce qu'ils firent, « demande-le aux Satyres de ce bois, qui les.épiaient entre « les broussailles. Zéphyre enleva en se jouant la cein- « ture d'Hélène déposée sur un buisson, et la fit tomber « dans mon onde : ils ne s’en apercurent pas, trop occu- « pés d’autres choses. Moi, je La cachai dans mes roseaux, « ne voulant pas faire à la mer un don si précieux. Avant « de partir, elle chercha sa ceisture, et lui, l’aidant à la « chercher, disait : Belle ! ta ceinture est perdue! L'Amour « l'aura prise pour celle de sa mère. Ainsi folâtrant, ils « s’en retournèrent, non sans s'arrêter en plus d’un en- « droit; et crois-moi qu'il n’est en amour ni passereaux « ni tourterelles qui ne soient paresseux au prix d'eux. « Vénus elle-même, du haut de ce rocher, prenait plaisir « à voir leurs jeux, et souriait en les regardant. ».
Cette jolie page semble avoir été détachée du roman de
1 Fénelon le connaît aussi : le Télémaque contient des descriptions analogues, Quant à Courier, il a composé, avec ses souvenirs classiques et grecs, nn tableau dans le goût du Poussin.