CHAPITRE VII
Daphnis et Chloé; ailleurs, c’est un passage de l'Odyssée que l’on croit lire, certaines peintures enfin éveillent le souvenir de Bion, de Moschus où de Théocrite. En effet, l'imaginalion de Courier est toute aourrie des “anciens. [Il a su se les assimiler si bien, qu’en le lisant on croit avoir sous les yeux une traduction d’un auteur grec. Montrons maintenant, par l'étude du détail, comment i arrive au moyen d'imitalions discrètes de Virgile, d'Homère et des poètes bucoliques, à nous donner cette impression du style antique. | Virgile lui fournit moins l'inspiration générale que des traits particuliers, des expressions, un mouvement oratoire. Qu'on en juge par ces imprécations d'Ulysse s’adressant à Minerve, à laquelle il reproche de l'envoyer à Troie, au lieu de le laisser élever son fils au berceau, soigner ses vignes et cultiver ses champs: « Cruelle! arrache mes plants, fais mourir tout mon bétail, et que ma maison s’écroule si tu ne veux que je jouisse de mes travaux! » On a reconnu les reproches du berger Aristée à sa mère la nymphe Cyrène!
« Quin age, et ipsa manu felices erue silvas ; Fer stabulis inimicum ignem atque interfice messes;
Ure sata, et validam in vites molire bipennem, Tanta meae site ceperunt taedia laudis ».
Minerve, à son tour, gourmande Ulysse : « Insensé: celte gloire que je l'ai promise, tu l’attendrais auprès de ta femme : tu passerais la vie à compter tes agneaux et à serrer tes moissons! » Ce dernier trait est tout virgilien, c'est une réminiscence des Bucoliques :
Bisque die numerant ambo pecus, alter et haedos1.
Mais c’est surtout de l'Odyssée que s'inspire l’auteur du « Ménélas ». Son Hélène a tous les caractères de celle
1 Eglog. IIT, vers 34.
d'Homère : c’est une prêtresse de Vénus. L'île de Cranaé, qui a été le théâtre de ses ébats avec Päris, peut témoigner de l’ardeur avec laquelle elle célèbre les mystères de la déesse. Mais, arrivée à Troie, elle envisage, pour ainsi dire, par le côté sérieux son rôle de prêtresse d'Aphrodite. Elle lui élève un temple, lui brode un grand voile, pendant ses nuits solitaires, et enseigne son culte aux femmes du pays. Toute dévouée à sa divinité, elle est prête d’ailleurs à tous les sacrifices, même à celui de sa pudeur : « Déesse, fais de moi ce que tu voudras; traîne-moi comme une esclave par les villes de l'Asie ; livre-moi tour à tour à tous tes favoris, je ne trouverai pas un autre Pâris ». Ainsi, elle n'est pas inconstante. Sa faule étant irréparable, elle s'attache au second des deux époux qu’elle a dans le monde. On peut dire qu'elle sait être fidèle dans l'infidélité. Ce dernier trait la relève et lui donne quelque chose de la décence de l’'Hélène que nous voyons au quatrièmelivre de l'Odyssée.
Nombreuses sont, au cours de ce petit ouvrage, les réminiscences homériques, mais il est à noter que Courier imite avec discrétion. L'arrivée de Ménélas et d'Ulysse dans l’île de Cranaé fait songer à la façon dont Ulysse aborde dans l’île des Phéaciens. De part et d'autre, les circonstances sont les mèmes : on aborde, « non sans l’aide de quelque dieu », à l'embouchure d’une rivière qui forme un abri commode. À peine débarqués, les voyageurs expriwent leur reconnaissance aux dieux et au fleuve qui leur a donné asile ; ainsi Ulysse, à la fin du cinquième livre de l'Odyssée, bénit le dieu fleuve qui lui a sauvé la vie. À peine ranimé, il détache de ses reins l’écharpe d’Ino qui l'a soutenu sur les flots et la jette dans le courant qui l'emporte. Par le même geste Ulysse, dans Courier, saisit la ceinture d'Hélène et la jette loin derrière lui; elle tombe « au milieu du fleuve Amisus et disparaît aussitôt » ‘.
" Edit. Sautelet, tome IT, p. 400. Voir d’autres imitations de