‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 72 sur 264 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

C'est encore à l'Odyssée qu'est emprunté le paysage au milieu duquel se déroule cette scène. Mais le discours du fleuve Amisus coutant à Ménélas les amours de Pâriset d'Hélène renferme certains trails de naïveté licencieuse qui font songer à Daphnis et Chloé et aux poètes bucoliques de l'école d'Alexandrie. Courier qui, depuis longtemps déjà, avait formé Le projet de traduire le roman de Longus!', goûtait fort ces allusions polissonnes aux choses de l'amour, et excellait à les glisser, comme sans penser à mal, soit dans ses lestes récits, quand il contait à ses camarades quelque galante aventure, soit dans ses narrations lorsqu'il rivalisait la plume à la main, avec les érotiques grecs. En résumé, dans le Ménélas il suit tantôt ses souvenirs homériques et tantôt l'inspiration champêtre et idyllique des poètes de Sicile, avec La note licencieuse qui s'y trouve parfois. C’est un pastiche des Grecs où l'invention personnelle est, pour ainsi dire, réduite au minimum.

La plus grande originalité de Courier consiste dans le rythme tout poétique qu'il a donné à sa prose. En examinant le Ménélas à ce point de vue, on s'aperçoit que ce petit ouvrage constitue une des curiosités de notre langue ; en même temps, rien n’atteste mieux les préoccupations de styliste auxquelles obéissait l’auteur. Rappelons-les en quelques mots.

A cette date de 1802, si l’on met à part une éloquente lettre adressée de Rome à Chlewaski, Courier n’avait écrit que l'Éloge de Buffon°. Or, dans cet essai déclamatoire d'un débutant, rien ne faisait prévoir l'écrivain si original que nous goûtons en lui. Avec le Ménélas, commence à se révéler une manière d'écrire, propre à Courier, qui à fait

l'Odyssée page 396 : « ayant doublé le cap Malée ».… Cf. Odyssée, IV, 514 et IX, 80.

1 Voir Je récit de Dalayrac.

? Puisque l’Éloge d'Hélène demeurait inachevé et informe.

depuis le régal des lettrés. Or, ce qui la caractérise avant tout, n'est-ce pas l’art de donner, à force de travail et de recherche, l'illusion du naturel et de la naïvelé la plus simple?

Le Ménélas est d’une simplicité attique ; mais, tel le style d'un Isocrate ou d'un Lysias, tout ce naturel est un effet de l’art. Courier s’est fait le bourreau des mots et des syllabes; il à tout compté, tout pesé, tout mesuré au compas. Une lecture même superficielle nous Y fait découvrir, dès les premières phrases, nombre de vers blancs:

Ton frère Agamemnon est un puissant sei-

[gneur].

(Es allèrent donc ensemble) Trouver Agamemnon qui régnait à Mycènes..

Tyndare le voyant vivement irrité….

(Croyez-moi, leur dit-il), Envoyez des hérauts à ces princes et chefs. Vous savez qu'ils ont tous juré sur les en- [trailles… ].

(Ménélas) Conte de point en point ce qui s'était passé.

Voilà pour la première page. Sainte-Beuve a relevé de ces vers blancs dans les pamphlets ou dans les lettres de Courier ; il en a conclu qu'il les recherchait, afin de rendre son style « plus alerte et plus sautant! ». Mais Sainte- Beuve n’a pas étudié le Ménélas; il semble même qu'il ne l’ait jamais lu; car il aurait été frappé d'y trouver non plus quelques vers isolés, mais des strophes presque complètes, qui pourraient faire regarder l'ouvrage comme un mélange de prose et de vers. Le critique des Lundis, qui juge fatigante « cette série de petites phrases si prestes », aurait vu que Courier évite la monotonie du vers de six ou de douze pieds, en les entremêlant de vers de huit pieds.

Grâce à la combinaison de ces deux éléments, il forme de véritables systèmes. S'il reste par-ci, par-là des lacunes

1 Sainte-Beuve. Lundis, tome VI, page 289. Vitu fait la même remarque : Ombres et vieux murs.

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