‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 78 sur 264 · CHAPITRE Vi. À · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vi. À

une traduction, comment doit-on le qualifier ? — Si Courier, dans la dédicace à M®° Pipelet, s’abrite derrière son modèle, il se montre ailleurs moins modeste ou plus franc. « Je n’ai presque rien pris d'Isocrate, écritl, à Schwei- « ghaeuser'; vous ne vous êtes pas aperçu que je voulais « donner un ouvrage nouveau sous un titre ancien. C’est « tout le contraire de ce que font les auteurs actuels ».

De son cèté, Boissonnade, un des meilleurs juges en la matière, formule ainsi son opinion, dans le Journal des Débats du T mai 1803 :

« Ce n'est point comme helléniste, ni même comme «traducteur que l’auteur de l'Éloge d'Hélène doit être « jugé. Je ne sais, en vérité, pourquoi il a annoncé cet ou- « vrage comme une traduction, car ce n’en est point une : « c’est tout au plus une imitation extrêmement libre. «M. Courier n’a pris dans Isocrate que les idées qui luiont «convenu. Îl a retranché des pages entières, en a ajouté au- « tant qu'il en a retranché, et a totalement altéré le peu « qu'il a conservé ; en un mot, il a refait l’Éloge d'Hélène « après Isocrate, mais nullement d’après lui ».

Malgré l'autorité de Boissonnade et l’assertion de Courier lui-même, la part d'originalité du traducteur nous semble moins considérable que ces citations ne tendraient à le faire croire.

Il faut, en effet, distinguer deux manières dans l’Éloge d'Hélène. Par endroits, c'est une traduction fort libre, mais ce n’est qu'une traduction : Courier ajoute sans doute au texte littéral ce dont il a besoin pour arrondir sa phrase; mais il ne rencontre pas l'ombre d’une idée personnelle. Dans ces passages, il se montre bon disciple de ses maîtres les hellénistes du xvur° siècle, qui ont possédé le secret de ces « belles infidèles » raillées à si juste titre. Il rend pré-

1 Lettre du 12 mars 1803. Sautelet, I, 57.

cisément Isocrate de la façon dont Vauvilliers, son professeur, avait traduit « poétiquement » Pindare.

Du moment que l’on croit pouvoir ajouter de Ja poésie à Pindare, pourquoi se gêner davantage avec Isocrate? Ne saurait-on lui prêter des développements oratoires? ou plutôt, pourquoi un moderne hésiterait-il à mettre, pour ainsi dire, sa propre éloquence sous le couvert d’un si grand nom ? Après avoir fait, derrière ses maitres, un premier pas dans l’infidélité, Courier n'hésite donc pas à en faire un second, au gré de son caprice.

Nous arrivons ainsi à sa deuxième manière de traducteur. Elle consiste à créer un genre bâtard, intermédiaire entre la traduction el la composition libre. C’est ce que nous voyons surtout dans l'Épisode de Thésée et dans un autre « à la louange de la beauté ». Là, plus d’obstacle à la fantaisie de l'écrivain. D'’Isocrate il ne retient que le plan : plusieurs pages, relatives aux exploits du héros contre le Minotaure et contre les brigands, sont représentées par un court résumé; en revanche, au texte s’ajoute un long développement sur l'administration d'Athènes, qui pourrait s'appeler le roman de Thésée. Ce personnage mythique devient, en effet, le type du souverain libéral, du roi constitutionnel qui travaille au bonheur de ses sujets et quitient son pouvoir de leur confiance.

« On vitalors ce spectacle extraordinaire : un roi qui vou- « lait que son peuple fût maître, un peuple qui priait son «souverain de régner, un chef tout-puissant dans une ré- « publique, et la liberté sous la monarchie ».

Thésée ne semble-t-il pas ici proposé en exemple à Bonaparte? et n'est-il pas évident que l’auteur exprime, sous le nom d'Isocrate, ses sympathies pour une royauté constitutionnelle, analogue à celle dont jouissaient les Anglais ‘?

1 Courier exprime là, pour la première fois, son amour de la monarchie constitutionnelle.

Page 1