CHAPITRE VIL
On voit bien, en effet, qu'il parle pour son propre compte, et que ce n'est point l’histoire légendaire de la cité de Cécrops, mais celle de la France contemporaine qui est présente à son esprit. Qui ne reconnaïtrait, dans ce tableau d'Athènes à l'avènement de Thésée, la France révolutionnaire désolée à la fois par la guerre civile et par la guerre étrangère :
« Thésée, à la mort de son père, trouva le désordre et « la confusion parvenus au point que lescitoyens, en proie «aux allaques du dehors et à leurs propres fureurs, se « défiant autant les uns des autres que de l’ennemi com- «€ mun avaient sans cesse la crainte dans le cœur et le fer « à la main ».
Le héros, qui à ce chaos fait succéder l’ordre, représente assez bien le Premier Consul :
« Comme sa valeur éloignait tout danger à l'extérieur, « Sa sagesse établit au dedans le calme et la concorde ».
A son pays, il donne des lois, « dont il établit pour fon- « dement la souveraineté du peuple ».
On sait que la Constitution monarchique du Consulat reposait sur une base démocratique el qu'elle fut soumise à la sanction du peuple. Le nouveau gouvernement jouit d'une « popularité immense », dit Michelet, auprès des Français dégoûtés des agitations politiques et de l’anarchie.
On est donc tenté de voir dans l’Éloge d'Hélène autant un écrit decirconstance qu’un divertissement de lettré ; on peut même y trouver des conseils adressés à Bonaparte. N'’estil pas clairement invité à se contenter d’être « le chef d’une nation libre et fière, plutôt que le maître d’un troupeau d'esclaves » ?
Et n’allons pas accuser Courier de naïveté, s’il a eu réellement le dessein que nous croyons découvrir. Comme l'immense majorité de ses contemporains, il se faisait encore, en 4802, des illusions sur les ambitions démesurées du Corse; ce qui le prouve, c’est la surprise qu'il exprima,
quelques mois plus tard, dans une célèbre lettre, en apprenant que «le premier capitaine du monde » aspirait « à descendre ». Telle est la part des idées personnelles de l’auteur dans l'épisode de Thésée.
L’éloge de la beauté n’est pas une imitation moins libre d’Isocrate. Mais, malgré d’ingénieuses inventions de détail, etl’intérêtquis'attache à l'épisode de Théséeenvisagé comme une sorte de pamphlet’, la principale originalité de l’auteur est encore dans le style. Ce style est ferme, serré, plein de sens. L'auteur a fait dire aux mots tout ce qu'ils peuvent exprimer et a évité tous les termes parasites.
Il n’a pu faire un travail analogue à celui du Ménélas dont la prose est scandée et, pour ainsi dire, versifiée par places. Mais, toutes les fois qu’il ne traduit par Isocrate, il lui arrive encore de rencontrer des vers sous sa plume,
Car chacrn d'eux pouvant, dans son propre pays . Se choisir une femme ? … Il perdit l’un et l’autre avec la liberté.
Nous pensons bien avoir signalé dans l'Éloge d'Hélène cequi appartient en propre à Courier ; mais cela ne suffit pas pour lui accorder qu'il ait composé « un ouvrage nouveau sous un litre ancien », comme il le prétend, dans unelettre à Schweighaeuser du 12 mars 1803. Car l’on n’est point auteur pour avoir introduit quelques développements personnels dans une traduction. On ne saurait faire œuvre
1 Thésée est offert au Premier Consul comme le parangon de toutes les vertus politiques et sociales. Par le même procédé, dans le Simple discours Courier oppose au despotisme des Bourbons de la branche régnante les vertus — vraies ou supposées — de la branche cadette. En face de l'héritier du trône, élevé par des flat-* teurs, il fait apparaître le jeune ducde Chartres envoyé au collège par son père.
? C'est toujours le rythme de la Paraphrase du psaume Super flumina Babylonis.