CHAPITRE VII
sir quelquefois aussi bien que les talents, et des hommes ineptes se glisser par surprise avec ceux auxquelsun mérite reconnu ouvre la porte des honneurs ; mais que la sottise et l’ignorance entrent les premières, et le plus souvent seules, excluant les talents, qui demeurent à la porte’ ». Quelle est la portée de cet ouvrage ? Est-ce un écrit en l'air sans but pratique, une sorte d'exercice d'école? Ce qui pourrait, au premier abord, le faire supposer c’est l'allusion à Socrate dont Courier va, dit-il, remplir le rôle, en laissant à son ami celui de Chéréphon. Mais, dans ces souvenirs des dialogues platoniciens, il faut voir manie de lettré habitué à mettre tout ce qu'il écrit sous l'invocation des muses grecques. C’est pourquoi nous préférons croire que le colonel auquel il s'adresse n'est pas un personnage fictif mais un de ses anciens camarades de Châlons qui l'avait effectivement consulté et qui était « venu de bien loin pour cela? ». L'actualité d’ailleurs éclate partout. Elle est dans celte allusion au pillage de Londres, rêve qui devait couronner la descente en Anglecerre opérée par l’armée du camp de Boulogne ; elle apparaît aussi dans ce lableau poussé au noir de la France du Consulat où « chacun a ce qu’il peut prendre »; elle se retrouve enfin dans la satire des personnages que Bonaparte «a placés avec lui au rang des Dieux mortels ». Le nouveau régime, il faut l’avouer, est jugé avec beaucoup de sévérité. Dans l'Éloge d'Hélène, Courier tracçait au Premier Consul le modèle d’une monarchie constitutionnellé et l’invitait à ÿ conformer son gouvernement. Ici, ée ne sont plus des conseils qu'il donne : c'esl une condamnation rigoureuse qu'il prononce contre cette dictature militaire où la brutalité et la sottise s’arro-
1 Édit. Sautelet, t. II, p. 248.
2 « Depuis dix années que je vous observe de si près », dit Courier. C’est donc probablement un camarade de promotion qu'il n’avait pas perdu de vue.
gent tous les droits qui étaient jadisréservés à la naissance. Sur ce point, on doit reconnaître que l’auteurse fait l'écho des hommes intelligents de l’époque. Ils commencèrent à sentir avec peine le poids d’un joug qui allait devenir de jour en jour plus lourd et plus insupportable’. Comme eux, le jeune capitaine se sépare des militaires enthousiastes et se montre sévère, jusqu’à l'injustice, pour Bonaparte. Le grand homme n’a-t-il pasdit que les talents mènent à tout ? « Mais il devait ajouter, observe Courier, pourvu qu'on « trouve à épouser la vieille maîtresse d'un homme en « place et une occasion de tirer le canon dans les rues de la « capitale. Car sans cela où ses talents le menaient-ils? » C’est avec la même désinvollure et la même ironie que sont appréciés ceux qui ont eu part à l'élévation de Bonaparte, Berthier qui écrivaitsous sa dictée des ordres du jour ampoulés et qui, « mettant assez l'orthographe », est arrivé par là au commandement d'une armée, puis au ministère; Duroc «le premier homme de ce siècle pour courir la poste, devenu général, plénipotentiaire, et surtout favori, grâce à ce talent dont on croyait bien qu'il « pouvait mener partout, mais non pas à tout ». Après avoir ainsi passé en revue quelques-uns des hautsdignitaires de l’heure actuelle et montré qu’ils doivent leur situation exceptionnelle, les uns aux qualités les plus vulgaires, les autres même à leur stupidité”, il conclut quece sont les hommes les plus médiocres qui arrivent seuls aux grandes fortunes; si parmi ceux-
! J'en atteste de nombreux mémoires (ceux des militaires exceptés) et notamment les Souvenirs d’un médecin de Parisécrits par le D" Poumiès de la Siboutie et publiés récemment dans la Revue hebdomadaire.
? «Je laisse là ceux qui excellent à boire, à jurer, à battre leurs. gens, etqui doivent leurélévation à ces nobles qualités, auxquelles il faut avouer qu’on n’eût pas rendu la même justice en tout autre temps ».