CHAPITRE VIII
« anecdotes du jour... Souvent nous engagions à diner « quelques personnes du pays, artistes, moines, danseuses, « prêtres et nobles, et quelle que fût la différence de leur « robe, une fois chez nous ils n’en étaient pas moins bons « convives! ». C'est à ces dîners que brillait Courier, du moins lorsqu'il était de joyeuse humeur. C’est alors qu'il faisait preuve, au témoignage de son major, de « la plus entraînante amabilité » et que sa conversation était « une suite de saillies spirituelles et piquantes ».
Par malheur, ilse montrait inégal. Ce trait de son caractère frappa vivement ses nouveaux camarades et déplut à quelques-uns?. « Souventune humeur sombre et fantasque et des réparties pleines de sarcasmes et d'amertume rendaient méconnaissable l’homme que l’on avait trouvé si aimable la veille. L'originalité de son esprit se retrouvait dans ses goûts, ses habitudes, ses manières et peut-être en affectait-il davantage qu’il n’en avait réellement. Sa mise, quelquefois trop recherchée, était ordinairement plus que négligée et allait jusqu’à la malpropreté, et sa chambre présentait le spectacle du plus sale désordre. Quelques bottes de paille répandues sur le plancher et une couverture étaient son lit ordinaire ».
Nous avons tenu à rapporter ces dépositions d'un témoin. Ce qu'il dit du caractère fantasque de notre héros est exact. Quant au reproche qu'il lui adresse d’avoir une mise négligée jusqu’à la malpropreté et de coucher sur des botles de paille, nous sentons La nécessité de justifier et de défendre Courier. Rappelons-nous avec quelle sévérité il fut élevé par un père avare, qui ne lui laissa jamais prendre le goût du luxe, ni même du confort qu’aurait permis sa situation de fortune. Revoyons un instant cet intérieur si modeste de la Véronique, avec sa « chambre en roc », où
1 Griois, op. cit.
? Ibid.
veillait la famille. Au sortir de cette rude enfance, jeté au milieu des camps des armées républicaines, il a pris de plus en plus des mœurs sparliates. Au fond pourtant c'était un voluptueux; mais les voluptés qu'il recherchait élaient surtout d'ordre intellectuel : le plaisir des livres, le charme dela rêverie, de la nature, l’amusante conversation des femmes!. Quant au confortable des meubles, des habits, des appartements, il en fait fi, au point de se passer d’un lit de propos délibéré. Loin de blämer ce dédain, on doit l'approuver chez un soldat exposé, dans ses campagnes, à manquer des objets Les plus indispensables à la vie. Nous comprenons moins, il faut l'avouer, Griois et ses amis qui savaient passer du bien-être le plus sensuel aux rigueurs les plus dures. À Rome, le major ne peut supporter de coucher dans un lit dont il lui semble que les draps ont servi; mais, à l’armée des Pyrénées-Orientales, il choisissait pour s’y établir « une espèce de loge fort humide pratiquée sous la maison pour servir de poulailler ». On sait que c'était la règle chez les soldats du Premier Empire de chercher à jouir pendant la paix du plus grand luxe, des meilleurs hôtels, en un mot de tous les raffinements dontils seraient privés à la guerre. Courier n’est-il pas plus sage? Sa conduite n'est-elle pas à la fois plus humaine et plus philosophique? Ne vaut-il pas mieux s’habituer comme lui à coucher sur la paille quand on fait un métier qui ne vous permettra pas souvent l’usage d’un lit?
Mais sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, il était en désaccord avec ses camarades dont il n'avait ni les. mœurs, ni l'esprit, ni les préjugés : ses manies en revanche choquaient, ainsi qu’on l'a vu. Pour employer des expressions qu’il n’eût pas désavouées, ses façons de vivre rappelaient parfois celles de Diogène : par suite, il détonait
1 « Babil de femmes », Sautelet, I, 12.