‹ La Jeunesse de Paul-Louis CourierChapitre 95 sur 264 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

« À la bonne heure », dit d'Anthouard, après que Maire se fut expliqué. Cependant nouveau silence. « On recommence à s’observer Les uns les autres comme des gens qui se voient pour la première fois ». C'est alors qu'avec une bonhomie qui n’excluait ni la malice ni la prudence, Paul- Louis en personne prend enfin la parole et tient à ses camarades ce petit discours : « Messieurs, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d’en délibérer ? ».

IL eut un plein succès car il mettait tout le monde à l'aise par ce judicieux propos. Son raisonnement parut si ad hoc qu'il « entraîna l’assemblée » et fut cause que chaque officier, sauf Maire, signa sans fausse honte, donnant ainsi son adhésion à l’acte par quoi fut consacrée l'abolition de ce qui restait encore de la république.

L'ingénieuse boutade de Courier aurait pu lui créer de beaux titres à l'avancement s’il eût été, par la suite, meilleur courtisan. Mais loin d’encenser l’empire, il ne cessa de railler, secrétement, il est vrai, les nouvelles institutions, la nouvelle noblesse, les facons du jour et la personne même de ce soldat qui, selon le mot de Lamartine, « ne s'était retrempé dans la Révolution que pour y puiser la force de la détruire ‘ ».

D'ailleurs, il jugea l’usurpation de Bonaparte avec moins d’indignation que de pitié et y vit surtout « un égarement de vanilé »*°. « Pauvre homme, s’écrie-t-il, ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa petite sœur à Borghèse, et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur ».

Au sortir de cette réunion, célèbre grâce à notre auteur, le lieutenant Maire expliquait sa pensée : il croyait Bonaparle « fait pour quelque chose de mieux ». C'était aussi Ja

1 Graziella.

2 Mot d'Armand Carrel. Essai.

pensée de plusieurs officiers! et de Courier lui-même qui ne peut s'empêcher d’opposer à la médiocrité de l'acte du Premier Consul la fière attitude de César : « aussi c'était un autre homme. Il ne prit point de titres usés, mais il fit de son nom même un titre supérieur à celui de roi ».

L'auteur de cette remarque avait évidemment peu de goût pour la dictature nouvelle : mais l’idée ne lui vint pas un seul instant de quitter le service parce que Bonaparte s'était fait empereur. Pourquoi rompre d’ailleurs ? IL avait bien fait ses plus dures campagnes sous la république, qu’il n'avait jamais aimée. Il restera donc dans l’armée, el son caractère, quoique indépendant et frondeur, s’accommodera fort bien de cette situation; car il critiquera tout à son aise le régime qu'il sert, mais sans se compromeltre, sans faire de tapage, et, grâce à la livrée militaire qu'il porte, il pourra promener sa flânerie intelligente à travers l'Italie en armes et les Calabres insurgées.

Courier se montre donc, en 1804, indifférent à la forme du gouvernement. Uniquement intéressé par ses études grecques, qu'il poursuit, il n'a pas d'idéal politique et il accepte le fait accompli. Il se laisse vivre* et est content de son sort: on peut dire que les deux années qui suivent la proclamation de l’Empire ont été Les meilleures de son existence. L'irritation naît chez lui en 1806, lorsqu'il voit

‘ Le colonel Noël observe dans ses Souvenirs militaires qu'il y avait des frondeurs dans le 1° d’artillerie à cheval comme dans toute l'arme. Certains officiers se demandaient avec inquiétude pourquoi Bonaparte prenait un titre nouveau; et ils estimaient que c'était pour « briser tous les freins » et exercer un pouvoir despotique. Balzac, de son côté, parle des « opinions libérales et presque républicaines que professait l'artillerie » et des craintes inspirées à l'empereur par une réunion d'hommes savants accoutumés à réfléchir. Histoire des Treize.

3 «Je m’abandonne à la fortune », écrit-il, le 24 mai 1805, à M. Lejeune.

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