CHAPITRE VII
de près, dans le royaume de Naples, l’organisation de la nouvelle dynastie, les usages de cour rétablis, l'adulation monarchique qui commence autour du roi Joseph, et les généraux eux-mêmes entourés d’une clientèle « d’importants » et de flatteurs. Ce qui, plus que tout, l'exaspère c’est la nouvelle noblesse (lui qui a été élevé dans l'horreur de la noblesse!) et l’orgueil et les façons brutales de ces barons de l'Empire, fils de vilains, plus grossiers que leurs pères en sabots. Puis, les déceptions, les froissements d'amour-propre s'ajoulant peu à peu, il en viendra à détester ce régime, celte féodalité militaire, où il ne verra qu'une parodie odieuse. Mais ses amis seuls seront dans le secrel d'une hostilité qui ne s’afficha jamais.
Nombreux étaient aulour de Paul-Louis ceux de ses camarades qui en 1804 n'avaient pas plus que lui d'opinions politiques bien arrêlées; car l’on en comptait peu, même dans l'artillerie, qui eussent, comme le lieutenaut Maire, un parti pris contre la dictature. On laissa donc se faire le nouveau coup d’État, peu s'en faut sans protester. Certains colonels pleias de zèle et d'ambition s’abstinrent même de réunir leurs officiers. Ils se bornèrent, comme Demanelle, à envoyer «les signatures avec l'enthousiasme, le dévouement à la personne, etc. ». C'était le moyen le plus sûr d'éviter la note discordante de quelques isolés.
Au régiment, aux tables d'officiers, on parlait peu du grand événement du jour; mais les Italiens, moins dociles ou moins optimistes, ne se firent pas faute de le commenter, les uns avec malice, les autres avec violence. Parmi ces derniers, se trouvail le comte Mandelli chez qui logeait Demanelle. Ce grand seigneur était, paraît-il, «un des plus singuliers originaux? » qu'on pût rencontrer en llalie.
li est aisé de comprendre le mépris d'un noble de Plai-
1 Courier. Lettre de mai 1804.
2? Griois, op. cil.
sance pour un petit officier corse. Aussi, Courier en entendit de belles ce jour-là lorsqu'il rencontra le comte: « En « voilà des sauts, en voilà des envolées! Un enseigne, un « chevrier de Corse qui saute empereur! Ah grand Dieu, « quelle affaire! Si bien donc,commandant, que, à ce que « je vois, un Corse a châtré les Français ».
Les officiers prirent la chose plus gaiement et continuèrent à profiter des distractions, des aventures amoureuses, des rendez-vous galants que leur offrait libéralement le séjour de Plaisance. On peut croire que Courier ne fut pas trop en reste avec Griois et Demanelle qui usaient sans discrétion de ces plaisirs”.
Non moins heureux dans sa carrière, il ne tarda pas à recevoir sa part des faveurs prodiguées à l’armée par le nouveau régime dans le but de la gagner ou de la séduire. Jourdan, promu maréchal, vint à Plaisance et attacha sûr la poitrine de Courier la croix de la Légion d'honneur. Il la reçut sans énthousiasme, il est vrai, mais non sans une satisfaction secrète*. Fidèle à son attitude de scepticisme, il écrit à Dansse de Villoison : « Nous portons les sottises qu'on « porte. Pour moi, j'ai été élevé dans un grand mépris de « ces choses-là. Je ne saurais Les respecter, c’est la faute « de mon père ». Mais son indifférence pour « ces nouveaux brimborions » ne surpasse pas celle de ses camarades. Le général Gouvion Saint-Cyr nous apprend en effet qu'à l’armée de Naples, où servait Courier quand il écrivit ces lignes, les officiers ne se souciaient guère de leurs déco-
! Relire dans Griois le piquant chapitre-relatif à Plaisance. On pourrait dire de ses Mémoires que c’est une histoire galante de Poccupation française en Italie.
* À un vieil ami de sa famille, auquel il vante ses avantages, Courier annonce qu’il a reçu le ruban rouge. Retiré du service, il ne manquera jamais, dans les actes notariés, de se faire qualifier membre de la Légion d'honneur.