CHAPITRE VII
rations. Ils évilaient de les porter, et chose singulière, il fallut les prodiguer pour les faire rechercher.
Notre chef d’escadron vit surtout, àcôté duruban rouge, un traitement qui allait s'ajouter à sa solde. Il avait eu d’ailleurs, en arrivant à Plaisance, une déception d'argent. On saitque nommé depuis le 6 brumaire (29 octobre 1803), il ne s’était point pressé de rejoindre son corps. Il ne s’en flatlail pas moins de toucher, en y arrivant, tout l’arriéré de sa solde.
Grande futsa déception lorsque l’Inspecteur aux Revues refusa de le rappeler de ses appointements depuis le jour de sa promotion. Cependant, il ne se tint point pour battu et adressa, le 11 thermidor an XII, une réclamation au ministre de la Guerre.
Voici la réponse qu'il reçut :
28 thermidor an XII
Le général (en blanc) à M. Courier
Chef d'escadron au 1°r Régiment d'artillerie à cheval.
Le ministre a recu votre lettre du 41 de ce mois sur le refus qu’a fait l’Inspecteur aux Revues en Italie de vous rappeler de vos appointements de chef d’escadron au 1° régiment d'artillerie à cheval, depuis le 6 brumaire dernier que vous avez élé nommé à ce grade jusqu'au 1° ventôse suivant que vous avez joint le corps. Son Excellence me charge de vous répondre que cette disposition est conforme à ce qui est prescrit par les arrêtés et règlements, qui portent que tout officier nommé à un nouveau grade dans un autre régiment que le sien n’a droit à en toucher la solde que du jour de sa réception, sauf à être rappelé jusque-là de celle de son grade précédent, àcompler du jour où il a cessé d'en être payé’.
1 Dépôt de la guerre. Arch. administratives. Ce document, ainsi que tous ceux qui concernent Courier, est inédit.
Au moment où Courier se vit notifier ce refus, il venait de recevoir l’ordre de quitter Plaisance pour se rendre à Tarente. Le 1% d'artillerie à cheval détachait en effet deux compagnies à l’armée de Naples. Or d'Anthouard désirait qu’elles fussent surveillées et commandées par un chef d’escadron qui correspondrait avec l'état-major du régiment; il trouvait en outre une occasion de se débarrasser de Courier qu’il jugeait peu propre à le seconder, et dontl’intimitéavec Demanelle luidéplaisait*. 1] proposa donc de le faire passer dans le corps du général Gouvion Saint- Cyr. Songis, premier inspecteur d’artillérie,ayant approuvé cette proposition la soumit au ministre et la fit adopter.
En conséquence, le général Lacombe Saint-Michel, commandant en chef l'artillerie française et italienne à Milan fut avisé: il fit prescrire à Courier de se rendre à Tarente pour y prendre le commandement des deux compagnies détachées. Puis il fit savoir à Paris qu'il avait transmis l’ordre à l’intéressé en ajoutant : « je pense qu’il se mettra incessamment en route* ».
Celle naïve aflirmalion prouve que le général connaissait peu les habiludes de son subordonné. Courier ne se décida à partir de Plaisance qu’au bout d’un mois. Cette fois pourtant il y a une excuse à son retard : il n’avait pas de chevaux, ainsi qu’on l’a vu; force étail qu'il en achetât. Passant de l’avarice à la prodigalité, il se procura trois excellentes montures qui lui coûtèrent, nous dit Griois, «un prix considérable ». Ces trois chevaux furent perdus en Calabre: par l'état des pertes présenté au ministre de laGuerre de Naples, nous voyons Le prix auquel ils avaient élé achetés; l’un, acheté à Milan, coûtait 1.320 francs, le second 1.008 francs; letroisième était une jument normande. achetée de Demanelle 960 francs.
1 Griois, op. cit.
? Voir à l’appendiceles pièces relatives à cette nomination.
j CHAPITRE VIIL 191
Ainsi monté, Courier se mit en route le 14 septembre 1804, et entreprit, escorté d’un seul domestique militaire, le plus beau voyage que puisse rêver l’imagination d’un artiste ou d’un homme de goût. Allant à petites journées, il put en toute liberté, de Plaisance à Barletta, excursionner, copier des inscriptions, visiler villes, bibliothèques et musées, admirer en un mot l’art et la nature, el méditer à loisir sur tout ce qu’il découvrait chaque jour. À ce moment, Courier, si peu soldat par tempérament, dut se féliciter d'avoir choisi le métier militaire qui lui permettait de s'offrir une promenade si instructive et si attrayante.
D'ailleurs, si le présent favorisait les goûts et les études du lettré, l'avenir semblait sourire à l'officier. Une assez belle carrière paraissait s'ouvrir devant lui : il allait, de par son grade et sa qualité d'ancien élève de Châlons, se trouver dans une situation privilégiée à cette armée de Naples où il se rendait, étant le seul officier supérieur qui füt en étal d'y commander l'artillerie‘.
Ainsi, jusqu’à ce jour, son avancement n'avait pas trop souffert de l'indépendance de son caractère, de ses travaux particuliers étrangers au service, voire même de ses fugues et des retraites studieuses pendant lesquelles il perdait jusqu’au souveuir de la profession militaire. Agé de trentedeux ans, chef d’escadron et décoré, Courier élait aussi avancé que certains de ses’camarades de promotion qui devaient pourtant s’illustrer dans les plus hauts grades, tels Valée qui devint maréchal de France, ou Haxo, alors simple chef de bataillon du génie’. Si l'on s'étonne que ces officiers, l'honneur et la gloire de leurs armes respectives, n’eussent pas alors dépassé le grade de comman-
1 À. M. Lejeune, 24 mai 1805.
? Ce sont les campagnes en Espagne qui permirent enfin à ces officiers de donner toute leur mesure et de se signaler.
dant, on devra se rappeler que pendant toute la période révolutionnaire l'avancement avait été beaucoup plus lent dans les armes savantes que dans l'infanterie et la cavalerie, où le courage et l'élan de tant d'officiers, issus des bataillons de volontaires, suppléèrent à leurs connaissances techniques. En effet, ceux de l'artillerie et du génie, sortant presque tous des écoles militaires, où ils avaient reçu la même instruction, durent avancer pour ainsi dire du même pas. Ceux qui, à cette époque, étaient déjà généraux bien qu'ils fussent contemporains de Courier, avaient élé élevés à ce grade par une faveur inouie. ils surent s’attacher à la fortune de Bonaparte qui, les ayant éprouvés l'un et l’autre sur les champs de bataille de l'Italie, les emmena en Égypte où il leur fut aisé dese signaler. Le dévouement à la personne du maitre les avait d’ailleurs servis autant que leur mérite. D’autres officiers de la même génération, parvenus comme d’Anthouard ou Demanelle au grade de colonel, jouissaient d’un avancement déjà exceptionnel, et cependant ils possédaient de brillantes qualités.
Courier, qui pendant les années du consulat avait trouvé le secret de vivre en homme de lettres, presque sans fournir aucun service, ne pouvait donc se plaindre de son sort, Sans doute, il n'allait pas tarder beaucoup à être dépassé par la plupart de ses camarades de Châlons; mais jusqu’à cetle heure ses chances d'avancement élaient égales à celles des Haxo, des Valée et des Ruty qui commandèrent en chef.
Ainsi, la fortune semble lui sourire au moment où il se rend au quartier général de l’armée de Naples. N’est-il pas appelé à s’y distinguer? à conquérir cet avancement qu'il rêve comme {ous ses camarades? — El pourtant l'heure est proche où, prenant en dégoût son « vil métier », il va s'ouvrir à quelques amis du projet de le quitter.