D'ARGENSON, VIII
® Luvynes, XIIT, 164.
7 Moreau, 0p. cit., I, 170,
prit pour effronterie de mœurs ce qui n’était qu'effronterie d'esprit. Elle ne pouvait retenir un bon mot sur ses lèvres et on lui en prêta auxquels elle n'avait pas songé. Ceux et celles qu’écorchaient ses mots redoutables, se vengèrent en feignant de la croire quand elle se calomniait elle-même. Selon le témoignage du prince de Montbarey!, qui ne la goûtait guère, elle n’accueillait pas tous les amants qu’on lui prêtait, mais ses manières libres et ses discours sans mesure la décriaient dans toute la France. Les papiers polissons qu’on trouva dans ses tiroirs, à sa mort, ne doivent pas nous en faire accroire. C'était là jeux de grandes dames que se permettaient même les abbés, sans peur des mots. M" Dupin, la grand’mère de G. Sand, laissa de pareilles chansons à sa petite-fille. « .… J’en ai brûlé de tellement obscènes que je n’aurais jamais osé les lire jusqu’au bout et celles-là écrites de la main d’abbés que j'avais connus dans mon enfance et sortant du cerveau de mar- ‘quis de bonne race... Venant d’une personne aussi chaste et aussi sainte que ma grand-mère, ils me brülaient les” yeux? » Trouvés chez une princesse du sang et écrits à l’article de la mort, les couplets de Louise-Henriette de Bourbon-Conti, qui eussent ailleurs passé inaperçus, ont fait anecdote.
En dépit de sa réputation, elle savait la distance de la parole aux actes, elle frôlait le scandale, elle n’y tombait point. Un soir, au Palais-Royal, il lui prit d’agacer un jeune Hollandais, qu’elle trouvait joli garçon. Le jeune homme, la prenant pour une fille, voulut aller vite en besogne. Elle en fut très choquée et appela la garde, C'était là encore une espièglerie familière aux grandes dames et à quoi s’amusera plus tard Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon, la vertueuse fille du duc de Penthièvre*. Telle est l’aventure qui laissa dire que la duchesse d'Orléans recherchait l'amour des passants, la nuit, dans les bosquets du Palais-Royal et sur laquelle M" Guénard, baronne de Méré, a brodé le roman polis-
1 Mém., IL, 224.
2 GRoRGE SAND, Histoire de ma vie, I, 85 sq.
3 Comte pe Moriozres, Mém., p, 5.
Philippe-Egalité 3
son!, que citent les libellistes et des historiens sans défense. La malignité tire parti de tout ; la princesse la provoquait à plaisir, bernant l'opinion, pieiné de l’orgueil d’une race qui, se jugeant amoindrie par les événements, affectait par dépit le dédain de tous et de tout.
Mère aimante et câline, juste envers son mari à. qui elle demanda pardon de ses désordres, bonne au fond du cœur, car sa méchanceté s’en tenait aux paroles, cette railleuse impénitente crâna devant la mort et l’accueillit avec esprit. Elle se fit prier pour recevoir le curé de Saint-Eustache qui lui parla au nom de Dieu. « Comment, M. le Curé, c’est Dieu qui a dit tout cela? — Oui, Madame — En êtes-vous bien sûr? — Oui, sans doute, Madame, c’est Dieu lui-même,» Elle avait, comme sa mère, « ce courage d'esprit qui eût fait celui du cœur dans un héros? ». Cette acceptation du destin, en pleine jeunesse, au moment de quitter la vie qu’elle aimait et ses enfants qu’elle chérissait, relève son dévergondage ; Collé qui l’abhorre, reconnaît en elle « la plus grande intrépidité* » : Barbier, qui goütait sa libre pensée, respecte avec le public son « héroïsme ».
Cette mère si hardie etsi délurée s’impose à son fils qui la rappellera au physique par ses yeux noirs et brillants, sa jolie taille, sa jambe belle, au moral par la fantaisie, l'esprit agressif et le mépris de l’opinion. Si elle ne sert point les desseins politiques de la Maison, du moins elle ravive l’esprit et élance le type de la race qui s'était épaissief.
De Monsieur à Louis-Philippe le Gros, la famille avait singulièrement perdu en élégance et en finesse. Le visage, les formes s'étaient empâtés. Le nez si long de Monsieur, dans le fin visage qu’il montrait à la fleur de la jeunesse’, se gonflait maintenant dans une face bouffie et rubiconde. Louis-Phi-
‘ Le Palais-Royal ou Mémoires secrets de la duchesse d'Orléans, mère de Philippe, par D. F. HamBouRG, an XIV, 2? vol. in-12,
* GRIMM. Corresp. éd. Tourneux, XIV, 139.