‹ La Jeunesse de Philippe-Égalité:Chapitre 17 sur 114 · NACRE · texte numérisé non relu

NACRE

désœuvrement : ils varient suivant l’esprit de chacun ; cependant à travers les caprices et les fantaisies, une tradition se perpétue. Le goût de Monsieur pour les meubles et les belles demeures, le goùt du Régent pour les tableaux et pour les sciences sont passés avec leurs collections dans le patrimoine familial. Louis le Pieux, le plus appliqué et le plus studieux, s’est consacré aux sciences naturelles autant qu'à la théologie et à l’hébreu : ; Louis-Philippele Gros, moins intellectuel, s’est contenté d’ être un amateur de théâtre, chasseur, bâtisseur et bibelotier. Ces goûts appellent autour d’eux des savants, des artistes, des musiciens, des gens de lettres, des acteurs, tous gens de peu, avec lesquels ils se plaisent non moins qu'avec leurs courtisans. Ils trouvent en eux des hommes plus nouveaux, à l’esprit plein de ressources, dont les libres allures etla familiarité les reposent de la société noble. Dans ce patronage des arts et des sciences, ils recherchent autant un passe-temps qu’une satisfaction d’orgueil, un moyen d’agir et d'échapper à leur néant politique. Au ministère des arts, ils joignent celui de la bienfaisance et de la charité, le seul que le roi et les ministres ne leur disputent point, et ainsi, rendant au pays une grande part de ce qu’ils en reçoivent, fournissent une raison d’être à leur état de princes du sang.

Les charges de la Maison, les offices de l’apanage et des

terres patrimoniales, les pensions, les bienfaits, les charités

groupaient autour d’eux toute une clientèle, dont l'intérêt et le

dévoüment les entretenaient dans le sentiment de leur rang

et de leurs droits: Aussi ces princes, amoureux de la vie privée, se montrent-ils chatouilleux sur l'étiquette ; ils défendent âprement leur préséance et leurs prérogatives contre la branche régnante, contre les princes légitimés, même contre les ducs. À l’occasion, malgré l'horreur de la gène, ils haussent leurs manières. Ce sentiment ombrageux, le sourd mécontentement où les tient la disproportion entre leur grandeur apparente et leur impuissance politique, les disposent à

Ja fronde. Ils jugent et critiquent ce gouvernement où ils ne

participent pas, comme une pièce de théâtre qu’ils regardent en spectateurs. De l'esprit frondeur, ils passent parfois à l'opposition manifeste. Il advient même quele dégoût de leur inac-

tion les soulève ; ils songent à des fugues, témoin le duc de Chartres, futur Régent, qui en 1704 s’ennuyait de battre les galeries de Versailles et le pavé de la Cour. Et il se proposait, avec d’autres jeunes têtes, « de faire un trou à la lune, tantôt pour l'Espagne et tantôt pour l’Angleterret. » Gar au fond de l’âme, quelle que soit leur mollesse, les princes d'Orléans n’abdiquent pas leur rôle dans l'Etat : leur clientèle ne le permettrait pas. Vienne l’occasion, il semble qu'ils secoueraient keur nonchalance sous la pression de leurs conseillers et qu'ils sauraient maintenir contre leur rivale, la Maison d'Anjou, leur droit conventionnél à succéder au trône*.

En 1752, de jeune duc de Chartres, héritier de ces mœurs et de ces exemples, y joignait encoré la tradition des Conti dont il tenait fort par sa mère, ainsi qu’il le prouvera par la suite. Venu à la jonction des deux branches Orléans et Conti, il trouve redoublé, exagéré en lui le tempérament princier. Ces princes du sang de France se ressemblent tous par l’humeur et les mœurs ; esclaves de leur rang, ils sont astreints aux mêmes conditions qui les façonnent pareillement. Comme les d'Orléans, les Conti forment une lignée d'hommes de plaisirs, d'autant plus éhontés que, plus éloignés du trône, ils sont contraints à moins de retenue que leurs cousins. Enfants terribles de la famille royale, désintéressés à leur corps défendant des affaires du royaume, ils rompent leur ennui par des saillies de rébellion. L’arrière grand-oncle et l’arrière grand-père du duc de Chartres s’esquivent en Hongrie pour guerroyer, malgré ‘l’ordre de Louis XIV. « Je vous en ferai voir assez, prenez patience » leur avait-il dit ; et, non contents d’avoir désobéi, ils osèrent dénigrer dans une lettre qui fut saisie, « ce roi de théâtre quand il faut représenter, roi d'échecs quand il fautse battre. » Comme les d'Orléans, les Conti suivent une noble tradition

militaire que renouvelle l'oncle du jeune duc ; la royauté absolue n'a fpas éteint en eux toute |énergie rite Louis XIV, puis Louis XV tentèrent de détourner sur la

© Saint-Simon, SIILE9.

Témoignage précis de Guüettard, BOULE, mem., VI:57.

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Pologne des velléités d’ambitions où leurs cousins marquèrent plus de fantaisie que de fermeté.

Cette ascendance, riche de vertus et de vices, où brillent sur un fond gris de mollesse les talents du Régent, l'esprit et la valeur de plusieurs, promet à l'enfant plus d'élégance que de force, plus d’esprit que de jugement, plus de curiosité que de vouloir. Tels sont les dons des fées aux princes voluptueux de l’Ancien Régime. Selon l’horoscope que Madame tirait de son fils, il} manque à toutes ces grâces la consistance et l’esprit de suite. Quel vigoureux naturel, quelle forte éducation n’eût-il point fallu au due de Chartres pour échapper au sang, à la tradition, à l’histoire, aux-exemples flatteurs du Régent et des Conti?

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